Témoignage de Alain R. PEREZ

, par  Jean Claude THIODET , popularité : 13%

[(

Autres articles & témoignages

)]

[*Alain PEREZ après avoir lu la relation de J.C Thiodet sur le site de Bernard VENIS écrit*] :

En fait, après avoir parcouru votre site en m’attardant longuement sur certaines cartes postales qui m’ont plongé dans un univers qui s’étend bien en deçà de ma naissance, j’ai vu, j’ai lu le témoignage du docteur Jean-Claude Thiodet.

Ce récit bien qu’intéressant manque d’exactitude quant à l’enchaînement des évènements qui ont meurtri le centre, puis l’ensemble de ce faubourg d’Alger. Il le reconnaît d’ailleurs.

Je vais donc très volontiers lui apporter mon concours puisque j’ai eu le triste privilège d’être présent avant, pendant et après la tragédie.

Voici donc, telle que ma mémoire jusqu’à ce jour irréprochable, veut bien en restituer la version :

Quelques jours auparavant j’avais pu lire des affiches collées à la sauvette sur des murs de l’avenue de la Bouzaréa. Ces affiches qui se voulaient être une sévère mise en garde à l’armée française se résumaient à un ultimatum :

Rejoignez-nous sans quoi vous serez considérés comme des ennemis et traités comme tels.

Nous nous étions demandé alors comment l’OAS, puisqu’ il s’agit d’elle, aurait les moyens de soumettre les réticences. Mais comme ce genre de mise en garde se retourne contre son auteur lorsqu’il n’est pas suivi d’effet une sourde inquiétude à laquelle se mêlait une certaine fierté commençait à étreindre chacun de nous.

Et puis, devant la multiplicité des informations relevant autant de la plus grande objectivité que de la plus pure "intox" (selon un terme à la mode dans ce contexte de crise) nous avions un peu relégué quelque part dans nos esprits l’imminence du jour fatidique.

C’était un vendredi, si mes souvenirs sont exacts : quelqu’un frappait à la porte de notre petit appartement de la rue Suffren : Un voisin, un garçon de mon âge (19 ans). A huit heures du matin, lui, à qui des membres de l’OAS du secteur avaient confié la responsabilité de l’immeuble, choix qui ne me plaisait guère ayant une toute petite expérience de la guerre subversive, ce qui n’était pas son cas, osait m’annoncer que j’étais "réquisitionné" par l’organisation comme lui même et comme d’autres voisins.

Nous devions nous rendre sur une petite place qui, à quelques mètres prés, faisait face à la fois au cinéma Plaza et à la fabrique de cigarettes Bastos (de l’autre coté). Celle-ci était à l’angle de la rue qui dans un sens rejoignait le Frais-vallon(il s’agit de l’Avenue du Frais
Vallon, rebaptisée depuis une date non précise dans mes souvenirs :" Avenue général Verneau") et de l’autre le haut du square Guillemin en passant devant le cinéma : La perle (prés la rue Cavelier de la Salle).
L’autre rue sur laquelle s’avançait le grand rideau bleu de la manufacture de cigarettes conduisait à des escaliers qui rejoignaient la rue Mizon.

Cet endroit allait sous peu devenir le théâtre de l’horreur sur seulement une quarantaine de mètres.

Le minuscule commerce (une boulangerie me semble-t-il) enfermé dans un angle d’une étroitesse surprenante constituait le pendant de la fabrique qui lui faisait face.

Ce dernier devait jouer un rôle important dans ce qui allait suivre.

De tous les alentours des hommes d’âges divers venaient grossir le groupe de ceux qui attendaient déjà dans le petit jardins place DESAIX).

Je me trouvais là, parmi ces gens qui ne savaient pas à quel dessein on les avaient réunis. Les visages étaient graves car nul n’ignorait qu’un pas décisif serait franchi sous peu. Le lien avec l’ultimatum posé devenait une évidence. Mais chacun conservait une confiance inébranlable en l’armée secrète qui, jusque là, avait démontré son sérieux.

Cette armée secrète forte de ses cent cinquante mille combattants dans le maquis, sans compter les ralliés du MNA...

Ces chiffres, bien entendu n’avaient qu’un lointain rapport avec la réalité mais ils étaient colportés avec l’enthousiasme de ceux qui, après avoir vainement espéré, veulent encore croire que la providence est toujours dans le camp des justes.

Mais il n’y aura pas de providence et même si nous ouvrons la fenêtre sur ce passé aussi douloureux qu’absurde en réorganisant les évènements à notre convenance, comme pour Waterloo, l’issue reste la même. C’est encore pire pour ceux qui ont perdu un, ou des proches, et pas toujours abattus "proprement" par une balle assassine.

Au bout d’une vingtaine de minutes tous les regards se tournèrent vers un groupe de quelques personnes qui passaient devant le cinéma Plaza portant un équipement qui ne laissait rien présager de bon. Les visages m’étaient vaguement familiers mais je reconnaissais tout particulièrement Robert H.... (je doute que l’orthographe soit juste), un copain de quartier et aussi du club de judo SABO dont l’équipe, (j’en faisait partie), devait se distinguer à Paris le 17 mai 1962 en remportant la coupe de France (quelques années plus tard j’ai appris qu’il était décédé à la suite d’un grave problème de diabète).

Sans risque de se tromper il s’agissait d’un commando et selon toutes probabilités appartenant aux équipes de Jésus, connu à Bab-El-Oued comme le loup blanc.

Ce qui m’a frappé sur le moment c’est l’allure désinvolte de ces hommes dont le plus jeune n’était qu’un adolescent de quinze ans.

On aurait pu penser qu’ils partaient à la pêche d’un pas décidé mais ils s’apprêtaient simplement à commettre un terrible crime avec la bonne conscience que confèrent les idéaux à ceux qui croient accomplir leur devoir.

Sur ce plan je précise, si toutefois cela est nécessaire, que je ne renie pas mes idées d’antan, d’autant que ce qui était prévisible à l’époque en cas d’échec se réalise actuellement encore plus rapidement que nous le redoutions.

J’estime qu’il y a eu des erreurs de faites et là je n’hésite pas à qualifier celle-là de monumentale (je ne me sens personnellement pas exempt de tout reproche).

Quel raisonnement a pu conduire à croire que la mort de soldats du contingent nous amènerait l’adhésion ne serait-ce que d’une partie des troupes qui nous étaient défavorables ?

Comment l’impensable a-t-il pu se produire ?

A la vue du fusil mitrailleur, des p.m. et d’une valise qui de toute évidence contenait des munitions, certains d’entre nous ont estimé qu’il était préférable de se mettre à l’abri derrière les voitures garées le long de la rue Général Verneau.(ex.avenue du Frais Vallon)

C’est à partir de ce nouveau "poste" distant d’une centaine de mètres du premier que j’ai vu arriver, remontant la rue Montaigne à contre-sens un convoi militaire plutôt hétéroclite puisqu’il comprenait des gendarmes mobiles installés dans des sortes de grosses Jeeps, ou gros 4x4 dont j’ignore le nom, et des zouaves dans deux GMC qui fermaient la marche.

A ce moment il s’est déroulé devant nos yeux une étrange manœuvre, qui reste à ce jour un mystère pour moi : Arrivés au carrefour de la rue Montaigne et de la rue général Verneau les gendarmes, dont le visage fermé dissimulait mal la peur, ont viré à gauche prenant l’avenue général Verneau sur le tronçon qui les menait à l’avenue de la Bouzaréa (artère principale de Bab-El-Oued) et vers leur salut.

Pourquoi l’itinéraire des GMC a-t-il divergé au point de s’orienter dans la direction opposée ? Le saurais-je un jour ? Mais est-il bien nécessaire qu’il me soit confirmé ce que plus ou moins je soupçonne depuis longtemps : Le rassemblement d’une foule non " briffée", celle d’un commando en armes prêt à agir et ce qui ressemble à s’y méprendre à un abandon de la part des gendarmes, tous ces paramètres indiquent sans l’ombre d’un doute le sale guet-apens.

Le premier des deux GMC ralentit puis s’arrêta, interpellé par quelques personnes dont je ne sais pas si elles appartenaient au groupe armé ou si elles étaient comprises dans cette foule réunie pour la circonstance et à laquelle j’étais intégré. Les propos adressés au chauffeur du premier camion étaient dits sur un ton ferme ;

Ils enjoignaient les soldats de se rendre.

++++

Mais les deux véhicules démarrèrent en trombe malgré l’injonction. Comme pour faire bonne mesure, au passage, des coups de fusil furent tirés depuis l’un des GMC sur le rideau métallique de Bastos.

A ce moment, je perdis de vue les soldats et leur camion. Il me semblait qu’ils seraient très rapidement hors de portée : c’était mal connaître la redoutable efficacité des pistolets mitrailleurs.

Dès lors un feu nourri fut déclenché par les hommes du commando qui avaient, avant cela, caché puis récupéré leurs armes dans la boulangerie. C’est depuis l’angle de celle-ci qu’ils envoyaient de courtes rafales dans ce que l’on savait être les zouaves mais que, depuis les trottoirs sur lesquels nous nous tenions recroquevillés, nous ne pouvions voir.

En revanche, les hommes armés sur lesquels je fixais mon regard se tenaient de coté en rang d’oignon alternant coups de feu et retrait du buste afin d’éviter les tirs de riposte. Puis le claquement des mitraillettes cessa aussi soudainement qu’il avait commencé, laissant à la brusquerie du silence le soin de nous préparer à ce qui allait suivre.

Comme il me semblait que tout danger était écarté je me hasardai à aller dans la petite rue, pensant naïvement qu’après l’échange de tirs, les soldats s’étaient éloignés. Mais dés que j’eus dépassé l’angle de la boulangerie une vision cauchemardesque me frappa de plein fouet : L’un des camion paraissait garé le long du trottoir. A l’arrière je voyais deux corps couchés : à côté de ceux-ci un soldat encore assis regardait devant lui, hébété, une longue plainte s’échappait de sa bouche. De son casque relevé deux filets de sang glissaient le long de son visage.

Curieusement je prends conscience aujourd’hui que ses yeux étaient d’un bleu très pale.

Un autre, soutenu par les aisselles par l’un des hommes du commando, était ramené vers le trottoir de droite pour y poser sa tête comme s’il s’agissait d’un oreiller. Attention respectueuse mais dérisoire envers ce jeune homme grand et mince qui portait une fine moustache et dont le trou au milieu de la poitrine ne laissait pas espérer qu’il puisse s’en remettre. Du reste, s’il n’était déjà mort cela dut arriver dans les instants qui suivirent.

L’autre GMC se trouvait un peu en avant du premier. Il était monté sur le trottoir et je ne serais pas étonné qu’il ait percuté le mur. A l’intérieur c’était la même scène de carnage qui s’y laissait entrevoir. Je me trouvais alors à huit ou neuf mètres du camion le plus proche et à une quarantaine du second. Or, ce que je voyais devant moi, ne m’incitait pas à aller plus loin. Avec la même promptitude qu’ils avaient mise pour stopper la fuite des véhicules, plusieurs des auteurs de l’embuscade, aidés par d’autres, s’empressèrent de porter secours aux blessés, mais je crois bien que la plupart des soldats touchés étaient morts. Seul l’un des jeunes zouaves, miraculeusement indemne était emmené à pied par quelques personnes qui s’efforçaient de le rassurer sur son sort. Loin d’être convaincu, ce dernier répétait entre deux sanglots "vous allez me tuer !"... Je ne sais pas ce qu’il est advenu de lui mais je suis certain qu’il ne lui a été fait aucun mal parce qu’il n’était pas dans la mentalité ambiante de s’en prendre à une personne désarmée, exception faite pour ce qui était de l’ordre de la vengeance consécutive à un attentat.

Quand on est "pieds noirs" on sait ce genre de chose.

Encore sous le coup de la stupeur, je regardais les gens s’affairer devant moi, comme s’ils pouvaient par leur action effacer la tragédie qui venait d’avoir lieu. Pour ma part j’étais inopérant, plongé comme il m’est peu arrivé de l’être, dans quelque chose qui ressemblait à une incapacité à prendre la mesure de ce qui venait de se passer, tout en sachant que l’irrémédiable venait d’être atteint aussi sûrement que les victimes de cette fusillade l’avaient été.

Voici donc la forme sous laquelle je vous restitue ces sinistres évènements, ainsi que la réflexion qui les accompagne. Le tout demeure intact dans l’un des tiroirs de ma mémoire. J’ai ouvert aujourd’hui celui-ci parce que j’estime que, d’une manière générale, la vérité historique souffre trop d’approximations et que de ce fait, récupérée, elle est trop souvent mise au service de la politique du moment. Combien de récits, non ou mal communiqués, seraient à même de bouleverser le contenu des cours dispensés dans les collèges et les universités, s’il existait une volonté d’aborder l’histoire avec objectivité . On peu rêver !...Ceci explique mon souci de n’affirmer que ce dont je suis sûr et de n’émettre d’hypothèse sur les sujets graves que lorsque plusieurs facteurs convergent pour offrir une réponse, fut-elle dommageable pour notre cause.
C’est aussi le prix à payer pour que soient un jour, peut-être, dénoncés les mauvais procès qui nous ont désignés comme des gens avides qui ne voulaient que protéger leurs privilèges et, de nos bourreaux, à la fois, des victimes et des héros.

Je me tiens à la disposition des créateurs du site pour aborder le reste des évènements qui se sont poursuivis tout au long et même au delà de cette triste journée. Par ailleurs, je les remercie d’inscrire ces lignes dans leurs pages en soulignant que, je les utiliserai peut-être, si d’ aventure je me dotais d’ assez de courage pour les intégrer dans un ouvrage portant sur notre histoire.

Alain Robert PEREZ,Né le 5 mars 1943 au 18 rue Cardinal Verdier Bab-El-Oued ALGER

[(

Autres articles & témoignages

)]

Navigation