René SOLIVERES a vécu douloureusement le bouclage de bab el Oued R. ;Solivéres a été victime de la raffle des Rouges !!!!

, par  Jean Claude THIODET , popularité : 13%

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BOUCLAGE DE BAB EL OUED
23 mars 1962

René SOLIVERES, qui était âgé de 24 ans, venait d’effectuer en tant qu’appelé du contingent 27 mois de combat dans le djebel, a écrit ce témoignage.

A ALGER, dans le quartier de BAB EL OUED, les forces blindées et hommes à pied, étaient composés de CRS, garde mobiles de la gendarmerie et de militaires du contingent.

Après des tirs nourris qui ont durés 2 jours, l’ordre à été donné un matin, de perquisitionner tous les appartements, sans exception.

Je me trouvais dans les escaliers du 2ème étage de l’immeuble de mes grands parents avec quelques voisins, quand un groupe de CRS casqués, armés de MAT 49, menaçants à souhait, nous ont ordonné de nous regrouper dans la rue, soit disant pour un contrôle d’identité, sans nous laisser le temps de prendre un vêtement. Mon grand-père me voyant emmener, a décidé de m’accompagner malgré mes recommandations de rester chez lui. Mais il n’aurait pas échappé aux griffes des CRS.

Nous voilà, tous les hommes, jeunes et vieux, bien encadrés par les CRS qui nous ont dirigés vers le haut du quartier, place Dutertre, où à notre grande stupéfaction, une multitude de personnes dans le même cas que nous attendaient près des camions militaires bâchés. Tout le monde a été embarqué.

Première halte : la cour de la prison de Barberousse où, pour aller plus vite, les crosses des fusils des garde mobiles ont frictionné pas mal de côtes et de dos sans distinction d’âge.

Au milieu de la cour, une table dressée, où les gardes mobiles relevaient nos identités et nos adresses. Ensuite, ré embarquement dans les camions, sans savoir où nous allions.

Après environ, 1 heure à 1 heure1/2, le grand cortège s’arrête enfin, tout le monde descend, sous la surveillance étroite des gendarmes. Nous étions arrivés au camp de BENI MESSOUS et là, sans perdre de temps, on nous a enfermés dans plusieurs baraquements du camp. A l’intérieur, des lits gigognes de l’armée, bien alignés nous attendaient, mais ni matelas, ni couvertures, rien que de la ferraille. Je ne me rappelle pas si nous avions été nourris, mais je pense que l’appétit n’aurait pas été de la partie tant la surprise et l’angoisse étaient grandes, surtout après le « speech », clamé par un sous officier dans chaque baraquement : « chaque personne qui tenterait de sortir risquerait un grand danger ».

La Croix Rouge a finalement pu nous passer, à travers les barreaux des fenêtres hautes, quelques couvertures. Nous avons dormi tant bien que mal, je pense 2 nuits, sur les lames ressorts métalliques, et, en collant les lits les uns contre les autres, nous avions un semblant de confort.

Ne voyant pas mon grand-père avec nous, à l’ouverture des portes le matin, je l’ai retrouvé les larmes aux yeux. Il souffrait de son ulcère à la jambe, où le tibia au fils des années était visible dans la plaie. Le voyant ainsi, j’ai pu en parler à un officier qui, après examen, a décidé de le relâcher à BENI MESSOUS, loin de BAB EL OUED et sans argent.
Je me pose encore la question, dans quelles conditions il a pu, avec sa jambe malade, rejoindre l’entrée de BAB EL OUED.
En arrivant, les barbelés qui entouraient tout le faubourg de BAB EL OUED, l’ont empêché de rentrer chez lui : ni sortie, ni entrée !! Une famille de la « zone libre » l’a recueilli pendant tout le temps du bouclage.

A BENI MESSOUS, à midi, nous avons eu droit à de la nourriture comparable à celle que l’on voit dans les films, dans la cour des « stalags ».

Après 2 jours de séjour dans ce camp on nous a demandé, après rassemblement, de nous diriger 2 par 2 vers une longue file de camions bâchés encadrés d’auto mitrailleuses.

Avec un voisin j’ai eu la surprise de découvrir au pied d’un garde mobile une grosse caisse remplie de menottes. J’ai tendu le bras gauche, mon voisin le droit, et clic, nous voilà avec des bracelets. J’ai eu quand même la chance d’avoir affaire à un garde mobile qui m’a demandé si ce n’était pas trop serré, très sympathique !!!

Et hop dans le camion, assis au milieu dos à dos. Les bâches ont été bouclées avec interdiction d’y passer même le bout de son nez.

La grande question était la destination que nous allions prendre. Dans l’angoisse quelques avis sortaient çà et là, exemple : « je crois que nous allons au port où on va nous embarquer et nous emprisonner en France ». Nous avons supposés d’autres destinations, mais dans le noir, avec l’incertitude et le mutisme de nos chers gardes mobiles, il était difficile de deviner la direction que le convoi prenait.
Nous avons roulé toute la nuit. Ce fut un soulagement : pas de bateau. Avec le gros problème qu’était d’uriner, il fallait se lever 2 par 2 et pousser un peu la bâche pour se soulager. Pour le reste un mouchoir faisait l’affaire et bien ficelé, il partait dans la nature, système D !!

Certains riaient mais d’autres faisaient triste mine.

Au matin, enfin les camions s’arrêtent, les bâches et les ridelles s’ouvrent et tout étonnés, nous voilà dans le camp de Paul Cazelles bien au Sud des gorges de la CHIFFA et de MEDEA . Un camp avec des baraquements, mais dans lesquels chacun avait un lit rustique, mais assez confortable. Était détenu avec nous un gardien de prison. Il était en pyjama, et, faisant les cents pas il me paraissait très soucieux. La place était chaude, elle venait d’être dégagée par les anciens prisonniers du F.L.N., libérés après les accords d’Evian.

Dans les heures qui ont suivies, c’était le moment des recherches. Ne voyant ni mon père, ni mon frère, j’ai pensé qu’ils étaient peut être dans un autre camp.

Au bout d’une dizaine de jours d’internement, les camions sont revenus et à l’appel de son nom, chacun prenait place dans le véhicule, mais ce coup ci, les bâches relevées et non menottés.
Direction MEDEA-BAB EL OUED, en repassant les gorges de la CHIFFA, et BLIDA sous le regard surpris des villageois arabes, sans aucune animosité. Je n’ose penser, à ce qui aurait pu nous arriver si l’un des leurs avait lancé le moindre mot d’ordre contre nous.

De retour chez mes grands parents, où je vivais (appartement trop petit chez mes parents) j’ai appris que mon père et mon frère, habitant dans un autre immeuble, ont eu la chance, le jour de la perquisition d’avoir eu affaire à des militaires du contingent. Ceux-ci ont eu la délicatesse de faire un semblant de fouille et ont recommandé à mes parents de rester chez eux.

Pour moi, à 150m de chez mes parents, cela n’a pas été la même chose,
 : les CRS étaient très émoustillés ainsi que les gardes mobiles. Ces derniers, ne s’étaient pas gênés de casser des vitrines de magasins ; crever des pneus ; ouvrir des garages pour casser des voitures (j’ai retrouvé ma moto, la selle lacérée de coup de couteau) ; de couper en deux, dans le sens de la longueur une Panhard PL17, avec la chenille droite d’un char lourd ; de tirer à la mitrailleuse de 50. Ils ont également tiré sur une vieille dame, notre voisine un peu curieuse, qui voulait voir ce qui se passait dans la rue. Elle s’en est tirée avec une grande peur et un gros trou dans le plafond.

Pendant que nous étions dans le camp, les femmes n’avaient aucune idée de ce que nous étions devenus. Il fallait soit disant aller voir dans 2 cliniques de BAB EL OUED s’il y avait des listes. Elles ont su où nous avions été emmenés quand nous sommes revenus. Il paraît que la Croix Rouge distribuait quelques vivres pendant le blocus qui allait du Lycée Bugeaud jusqu’à hauteur de BAB EL OUED. Mais je ne pense pas que la rafle couvrait cette grande zone. Il me semble qu’il s’agissait surtout d’un large ratissage autour du quartier des Trois Horloges. Quant aux nombres d’hommes internés, je ne peux pas l’évaluer, je sais que nous étions nombreux, mais heureux d’être restés dans notre pays. Une aventure qui restera dans ma mémoire à jamais gravée. J’arrive à l’écrire, mais à en parler c’est autre chose. Pendant longtemps, j’avais du mal à l’expliquer, les détails me serraient la gorge et me donnaient des frissons. Plus maintenant.

René SOLIVERES
73 Avenue de la Bouzaréah
Bab el Oued
ALGER

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