A Ichmoul ... était-on encore en retard d’une guerre ?
Le Général et le Préfet, opposés aux grandes manœuvres de Cherrière, étaient persuadés que la solution était politique, administrative et économique. Ils étaient à fond pour la pacification. Mais ils avaient aussi l’impression de prêcher dans le désert.
Dupuch passait son temps à contenir ses "hyperexcités" de Constantine qui, ayant perdu leur belle certitude d’avant le 1er novembre selon laquelle "chez nous il ne se passera rien", ne parlaient plus que d’en découdre.
Menés par Gratien Faure, par Isella, appuyés par la Fédération des maires, par les Associations d’anciens combattants, ils réclamaient la répression brutale.
De son côté Spillmann, malgré les efforts de l’armée pour circonscrire la flambée des Aurès qui lentement se transformait en incendie, se voyait reprocher par certains Européens sa façon de mener les opérations.
L’un d’entre eux un personnage considérable de l’Est-Algérien, M. Burget, maire de Souk-Ahras, l’accrocha violemment.
Le général commandant l’Est-algérien l’avait informé qu’il allait retirer l’un des deux bataillons de paras qui stationnaient à Souk-Ahras.
< Ce sont des éléments qui doivent bouger pour être efficaces, avait rassuré le général Spillmann, d’ailleurs je vais les remplacer par mes tirailleurs algériens qui viennent d’arriver d’Oranie. >
Le colon avait bondit, indigné :
< Nous ne voulons pas de bicots ici, hurla-t-il, nous voulons nos paras. Les bicots envoyez-les dans les Aurès, avec les bicots ! >
Spillmann me dira plus tard :
< Pendant cette période, à ce poste, je n’ai jamais rencontré un seul Européen important qui soit compréhensif. Ils ignoraient totalement le monde musulman et ’de bonne foi’ ne pouvaient supposer son évolution. J’ai tout de même envoyé mes paras dans les Aurès et les fidèles tirailleurs ont fait leur travail. Ils l’avaient bien fait pendant la campagne d’Italie ... au prix de quelles pertes ! >
En novembre 1954 personne décidément n’était prêt à la guerre de guérilla, ni à même de la comprendre, encore moins prêt à s’y opposer.
On ne ratait pas une maladresse.
Spillmann avait dû se battre pour que cesse une pratique scandaleuse qui opposait l’armée à la justice civile.
Comme on ne procédait officiellement en Algérie qu’à des opérations de police, comme le civil primait sur le militaire, chaque soldat tué était considéré comme la victime d’un crime quelconque et son corps devait être autopsié.
Le juge d’instruction pouvait même - et il le fit parfois - demander une reconstitution de l’accrochage ! Les premières victimes de la Toussaint Rouge avaient ainsi été disséquées.
Les militaires s’opposaient aujourd’hui à cette pratique et refusaient de remettre à l’autorité civile les corps de leurs compagnons morts au combat.
Spillmann dut faire intervenir le garde des Sceaux, Guérin de Beaumont, un ami de collège, pour faire cesser cette pratique.
Mais on ne pouvait pas reprocher au procureur de la République de Batna de faire son devoir. Il avait la loi pour lui.
Ainsi tout le monde comptait sur le bombardement qui devait "réduire" le douar Ichmoul pour éclaircir la situation et faire baisser la tension qui régnait de tous côtés.
Cherrière avait donc présenté ’la chose’ à Léonard qui avait reçu la demande officielle de Dupuch. Devant l’approbation du préfet de Constantine, de Deleplanque, des administrateurs civils de l’Est, devant l’insistance de Cherrière, malgré l’avis réservé de Spillmann, Leonard se décida à demander "l’avis favorable" du ministre de l’lntérieur car François Mitterrand avait interdit de faire usage quelconque de l’aviation sans son accord personnel.
Il semble bien que, dans un premier temps, le feu vert ait été donné par le ministre de l’Intérieur puisque le sous-préfet Deleplanque reçut à Batna l’autorisation de bombarder le douar Ichmoul à la condition expresse,
réclamée par Mitterrand, Dupuch et Léonard, que la population serait prévenue par jet de tracts au-dessus des différents villages du douar visé ; qu’en outre les émissaires prendraient contact avec ces populations pour les regrouper dans la vallée proche et qu’enfin les caïds surveilleraient et conseilleraient vivement cette évacuation.
C’était donc appliquer localement la politique de regroupement à laquelle Spillmann était hostile. Il renouvela sa mise en garde.
Les gens d’Ichmoul étaient acquis à la rébellion, les décevantes tentatives de reprises de contact avec les habitants du douar le prouvaient. Il lui paraissait dangereux de les établir sans ressources suffisantes et de façon précaire dans une région, Touffana, située à cheval sur les communications de l’armée où ils ne manqueraient pas de contaminer d’autres populations qui ne demandaient peut-être qu’à l’être !
On voit que la lucidité du général Spillmann était grande et qu’il était loin de partager l’espoir de détente attendue par les autorités à la suite de ce bombardement.
On répondit au Général que : < les administrateurs, secondés par les caïds, les reprendraient vigoureusement en main et que les goums prochainement levés permettraient de les surveiller, qu’au surplus on allait leur donner vivres et subsides, autant par humanité que pour mieux asseoir notre emprise sur eux > .
Les ordres venaient d’Alger et le commandant de la division de Constantine quel que soit son avis sur les résultats de l’opération devait les appliquer.
Deleplanque à Batna, aidé de plusieurs administrateurs intéressés par l’opération, mit au point le texte des tracts qui devaient être lâchés sur le territoire du douar. Il fallait que ce texte soit simple pour être compris par les frustes Chaouïas - enfin ceux qui savaient lire ! - et imagé pour frapper leur imagination.
On arrêtera donc le texte suivant rédigé en arabe parlé :
< Appel à la population musulmane : Des agitateurs parmi lesquels des
étrangers ont provoqué dans notre pays des troubles sanglants et se sont
installés notamment dans votre région. Ils vivent sur vos propres
ressources. Ils vous rencontrent et s’efforcent d’entraîner les hommes de
vos foyers dans une criminelle aventure ... Musulmans ! Vous ne les
suivrez pas et vous rallierez immédiatement, et avant le dimanche 2l
novembre à 18 heures, les zones de sécurité avec vos familles et vos
biens.
L’emplacement de ces zones de sécurité vous sera indiqué par les troupes
françaises stationnées dans votre région et par les autorités administratives des douars.
Hommes qui vous êtes engagés sans réfléchir, si vous n’avez
aucun crime à vous reprocher, rejoignez immédiatement les zones de
sécurité avec vos armes et il ne vous sera fait aucun mal.
BIENTÔT UN MALHEUR TERRIFIANT, ’LE FEU DU CIEL’ S’ABATTRA SUR LA
TÊTE DES REBELLES.
Après quoi régnera à nouveau la paix française. >
C’est la fin de ce tract que Ahmed Francis avait lu à la tribune de l’Assemblée algérienne en souhaitant que < cette paix française ne soit pas celle des cimetières >. 80.000 de ces tracts furent lâchés par des avions de reconnaissance au-dessus des douars Raschira, Ichmoul, Zenatou et Oued Taga.
Le sous-préfet Deleplanque qui croyait à fond dans le succès de l’opération décida de prendre lui-même la tête des émissaires qui devaient entrer en contact avec les populations rebelles.
Il se fit accompagner par le caïd Saadi Abd el-Krim et par Mr Bougeot farouche partisan du bombardement. C’est à Touffana un tout petit centre sur la route de Batna à Khenchela au nord de Arris qu’eut lieu la rencontre avec trois éléments "représentatifs de la population rebelle".
Deleplanque n’y alla pas par quatre chemins. Le jeune sous-préfet s’était mis dans la peau d’un homme de guerre et il croyait tellement que ce regroupement suivi de bombardement nettoierait définitivement "ses chers Aurès" de la gangrène qui s’y était attaquée, qu’il mit véritablement le marché en main aux représentants chaouias.
< Je vous donne trois jours, leur dit-il, pour vous rendre avec vos familles avant ce bombardement. Vous pourrez descendre ici à Touffana avec la population. Un camp d’accueil y est préparé. En échange je vous garantis sur ma parole l’impunité, du travail, le logement et la nourriture de toutes vos familles. >
De l’avis de Deleplanque le contact fut très bien accueilli.
Les "délégués" chaouias promirent de < faire leur possible> pour que la population du douar gagne Touffana.
Le 26 novembre - trois jours après - Deleplanque devait déchanter.
Sa mission de < conciliation > avait échoué.
A peine 150 personnes s’étaient rendues en trois jours, avec peu d’armes.
Quelques gros fusils de chasse rudimentaires. Les Chaouïas montraient leur solidarité avec la rébellion. Ils restaient accrochés à leurs douars.
Pourtant, relatant ces évènements, Le Monde titrait : < Des "populations loyales" de l’Aurès arrivent au rendez-vous de Touffana>
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