A Ichmoul ... était-on encore en retard d’une guerre ?
Extrait de : Les fils de la Toussaint de Yves Courrière . Ed. Fayard 1968
Novembre 1954
<< Dans les Aurès les "opérations de maintien de l’ordre" ressemblaient bien à la guerre. Des renforts étaient arrivés mais cela n’empêcha pas le 17 novembre le général Cherrière (commandant en chef) d’avertir le gouverneur général Léonard de la gravité de la situation.
Pour Cherrière en quinze jours elle était devenue telle qu’il n’y avait que deux solutions :
< Ou continuer la politique de "gagne-petits", cette politique de "boutiquiers parcimonieux" que l’on pratiquait actuellement. Ce qui n’empêchera pas, ajouta le commandant en chef, la situation de pourrir. Nous serons obligés de demander de nouveaux moyens à Paris et nous n’en perdrons pas moins nos musulmans fidèles qui rejoindront, peut-être par peur, la rébellion. >
Réclamer encore à Paris voilà qui ne plaisait guère au Gouverneur général, et le commandant en chef le savait.
< Ou bien, et là "Babar" Cherrière ne cachait pas sa prédilection pour cette forme de combat, utiliser pleinement les moyens dont ils disposaient. Allons-y à fond, dit-il à Léonard, quelle que soit la puissance des moyens à employer. Vite et fort. En pays islamique la faiblesse ne paie jamais ! >
Léonard se méfiait des grands déploiements de forces préconisés par "Cherrière-l’Avantageux".
Pourtant, il fallait prendre une décision.
Si Cherrière se décidait à forcer un peu la main du bon Léonard c’est que dans l’Aurès la situation n’était pas brillante.
Rien de catastrophique, bien sûr, mais un enlisement dans un pays où l’hiver allait être dur et où le temps servait les rebelles.
Dupuch, le préfet de Constantine, qui était pourtant un adversaire acharné des "grandes machines à la Cherrière", pensait aussi que la situation ne s’arrangeait pas.
Les autorités de l’Est-Algérien étaient surprises par la hargne des maquisards des Aurès qui depuis le 1er novembre - contrairement à toutes les autres régions d’Algérie - n’avaient pas cessé le combat. Et à la moitié du mois de novembre il semblait bien qu’ils n’aient aucune envie de se replier.
Des escarmouches, on était passé aux combats souvent furieux. La plupart de ces combats se déroulaient sur le territoire du douar Ichmoul dans le triangle Batna- Arris-Foum Toub.
La population Touabas était, selon les autorités, traditionnellement xénophobe et turbulente.
C’était aussi le fief de Ben Boulaïd, là où ses montagnards lui étaient le plus fidèles. Spillmann convint que cette région devait être particulièrement surveillée.
Mais ce qui paraît simple sur une carte d’état-major - le triangle que couvrait le douar Ichmoul n’était pas bien important - s’avérait impossible sur le terrain.
Pas de routes, quelques sentiers, un terrain escarpé, pierreux, boisé aussi : la forêt des Beni Melloul - une forêt naine dont aucun arbre ne dépassait la poitrine d’un homme tellement le climat était rigoureux - était, de l’avis de tous les officiers, le repaire des "salopards ".
< A moins d’y aller au lance-flammes ou à la bombe"’ >, avait dit l’un d’entre eux. Le grand mot était lâché. Bombarder le douar en rébellion semblait être le seul moyen d’en arriver à bout.
Cela se passa dans le petit bureau de Deleplanque à Batna. Il y avait là de Vivie de Régie, l’administrateur de Khenchela, Bougeot, administrateur d’El Madher au nord des Aurès, un homme tellement arabisé qu’il avait l’habitude de dire < Je rêve en arabe >, le préfet Dupuch, le colonel Blanche toujours aussi renfrogné par la présence de "ces civils" et M. Vie délégué au maintien de l’ordre pour la zone Sud Aurès-Nementchas-Tébessa.
Vivie de Régie et Bougeot, d’emblée, demandèrent le bombardement.
Personne parmi les hommes assistant à la conférence ne protesta.
C’était, semble-t-il, la seule solution.
< Mais attention, messieurs, dit l’administrateur Bougeot, je vous mets en garde. Je connais bien les populations d’ici. Je suis pour le bombardement mais si vous annoncez que vous allez bombarder - et cela, on est forcé de le faire pour évacuer les populations qui n’ont rien à voir avec les fellaghas - et que vous ne le faites pas, l’Algérie est perdue.
Si pour une raison ou pour une autre l’ordre risque d’être annulé alors, pour l’amour du ciel, ne l’annoncez pas ! >
Le préfet Dupuch, approuvé par le sous-préfet Deleplanque et le colonel Blanche, décida donc de prévenir le général Spillmann et de demander le feu vert du gouverneur Léonard.
Chacun au fond de lui-même pensait qu’une opération d’aussi vaste envergure frapperait les imaginations et ramènerait la confiance autant chez les musulmans fidèles que chez les Européens. Et ce ne serait pas superflu car une très mauvaise ambiance régnait depuis quelques jours.
Les Européens étaient si montés contre les musulmans que Spillmann et Dupuch craignaient un affrontement qui leur semblait imminent.
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