Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... " J’allais voir un pays nouveau ... "

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N’ayant rien à faire là, j’allais me promener dans les environs, au bord de la mer où l’on voyait encore quelques ruines romaines, comme on en voit partout en Afrique.

Souvent je m’arrêtais à considérer le grand pic, semblable à un volcan dont les pieds s’étendent sur deux cotés, jusqu’à la mer, car Collo se trouve sur un promontoire très étroit.

Les Arabes disent que tous ceux qui montaient au sommet de ce pic y restaient, ils étaient dévorés par une bête monstrueuse qui ne quittait jamais ce sommet. Plusieurs fois, j’avais manifesté le désir d’y monter, mais les camarades disaient que c’était bien dangereux. D’abord, il était presque impossible d’arriver jusqu’au pied du pic à cause des précipices et une broussaille inextricable, et en plus impossible encore probablement de monter au sommet, qui semblait uni comme un pain de sucre.

Et puis qui sait, que cette bête monstrueuse dont parlent les Arabes n’existe pas là-haut.

Oh, dis-je, pour les bêtes monstrueuses, fabuleuses ou mythologiques, celles-là ne me font pas peur. Des bêtes naturelles, il ne doit pas y avoir non plus.

Un jour je demandai qui est-ce qui voulait venir avec moi jusque là-haut. Mais personne ne voulut. Alors je partis seul avec mon fusil, de l’eau-de-vie dans mon bidon, une petite gamelle, du sucre et du café dans ma besace.

Un Arabe parlant un peu le français m’avait déjà indiqué par où je pourrais facilement atteindre le pied du pain de sucre, mais après il me dit que je ferais bien de ne pas aller plus loin. Je pensai : je verrai quand je serai là.

J’atteignis donc facilement le pied du pain. Là, je m’arrête à considérer cette masse énorme qui de loin paraissait si petite.

Après m’être reposé un instant, car je suais, je cherchai par où commencer l’ascension. J’avais mis mon fusil en bandoulière afin d’avoir les deux mains libres pour m’accrocher aux rochers, puis me voilà allant à droite, revenir à gauche, tournant de ci, de là, montant toujours cependant. Et au bout d’un quart d’heure à peu près, j’arrivai au sommet qui était assez large pour y bâtir un château.

Je ne vis point de bête fantastique ni autres, mais il faisait joliment froid. Ayant ramassé du bois mort au pied du pain, que j’avais mis dans ma besace, je m’empressai d’allumer du feu dans un trou de rocher sur lequel je mis la gamelle dans laquelle je jetai pêle-mêle l’eau-de-vie avec de l’eau, sucre et café, et quand tout fut chaud, je l’avalai tel et me mis en devoir de descendre car je sentais le froid me saisir.

Quand je fus au pied, je restai là un moment fumer ma cigarette. Je fus de retour au camp à l’heure de la soupe. Alors tout le monde me demandait ce que j’avais vu là-haut. Ils savaient que j’avais été au sommet puisqu’ils avaient vu la fumée de mon feu.

En ce moment-là, les Arabes me virent, poussèrent des cris de terreur, voyant la fumée sur ce sommet où aucun être humain ne pouvait aller.

J’aurai pu certes, à l’exemple de tant de farceurs, menteurs et imposteurs, raconter bien des choses incroyables à tous ces gens puisque je venais d’un endroit d’où, selon les Arabes, personne n’était jamais revenu, et un endroit fabuleux, mais je n’ai jamais pu raconter les choses que telles que je les ai vues.

N’ayant rien vu là haut que des rochers nus, je ne pouvais pas dire que j’avais vu autre chose, seulement ils firent les étonnés quand je disais qu’il y faisait joliment froid. J’aurais pu leur en donner l’explication scientifique de ce phénomène météorologique comme j’en avais déjà donné là-bas sur les Apennins et sur le Mont-Cenis, mais je connaissais trop bien
l’inutilité et même le danger de parler science à des ignorants.

Nous allions aussi quelquefois la nuit à la chasse aux sangliers dans une forêt appelée la Forêt des Singes, mais dans laquelle vivaient tous les fauves de l’Afrique, depuis le roi lion jusqu’au chacal. Les officiers nous permettaient cette chasse car ils en profitaient largement en prenant toujours les meilleurs morceaux.

Une nuit nous étions allés une demi douzaine. Mais à peine étions-nous mis à l’affût au bord d’une clairière où les sangliers avaient l’habitude de venir manger des oignons sauvages, qu’un formidable rugissement de lion se fit entendre non loin de nous.

Aussitôt la panique saisit mes camarades, qui se mirent à détaler à toutes jambes. Je partis aussi, mais mes camarades étaient déjà loin.

Je marchais lentement en regardant tout autour de moi. Tout à coup, j’aperçois à dix mètres sur ma gauche les deux yeux comme deux chandelles du roi de la forêt.

L’animal m’avait vu et s’était arrêté. Moi je ne m’arrêtai pas, je continuai à marcher lentement les yeux fixés sur la bête, tenant mon fusil des deux mains, prêt à faire feu et à croiser la baïonnette en cas d’attaque. Mais je ne voulais pas attaquer.

J’avais entendu dire que le lion ne faisait jamais de mal à l’homme, à moins que celui-ci ne l’attaque le premier.

Lorsque je fus à quelque distance, je vis l’animal continuer son chemin majestueusement à pas lents, en battant ses flancs de sa longue queue, ce qui voulait dire :

"Ne me cherche pas noise, si tu veux, mon petit bonhomme, autrement je te croque."

Je pensai pourtant alors à ce fameux Gérard, le tueur de lions qui allait tout seul à la chasse de ces terribles fauves.

Il en avait tué beaucoup, mais il finit par en être victime tout de même.

J’arrivai au camp longtemps après les autres. Ceux-ci croyaient que j’étais dévoré. Quand je leur avais conté l’aventure, quelques-uns dirent que je devais être salement un ensorceleur, et ils promirent de ne plus aller à la chasse aux sangliers.

Me voilà maître d’école

À la pointe de Collo, il y avait un phare, j’y allais souvent faire des promenades. Il y avait là, comme gardien, un vieux marin décoré. Je causais souvent avec lui, car il avait fait aussi la Campagne de Crimée.

Un jour, il me demanda si je voulais donner quelques leçons à sa fillette, car lui ne savait ni lire, ni écrire et sa femme n’avait pas le temps où plutôt ne voulait pas s’occuper de ces soins ennuyeux.

Je répondis au vieux marin que je viendrais volontiers donner quelques leçons à sa fillette mais que pour cela il me faudrait la permission du capitaine.
"Oh ! trôun de ler", dit-il, "des permissions vous en aurez autant que vous voudrez, votre capitaine et moi nous sommes des grands amis, nous sommes du même pays. Et puis vous savez", dit-il, "je suis le maire de Collo, moi."

Il commanda à sa femme qui était son secrétaire de me donner un billet pour le capitaine Mangin. Celui-ci, après avoir lu le billet, me dit que je pouvais aller au phare quand je voudrais, y rester autant que je voudrais, en un mot j’étais complètement libre.

Me voilà maître d’école, mais un pauvre maître car je n’avais aucune autorité sur mon élève, qui était très capricieuse et voulait faire à sa tête.

Elle aimait mieux chanter et danser que de faire de la grammaire et de l’arithmétique ; ou quand elle voyait un navire passer au loin, à prendre la grande lunette d’approche pour y dévisager les passagers qui s’y trouvaient.

La mère du reste, qui connaissait sa fille, avait une bonne philosophie à son égard. Elle veut apprendre à chanter et à danser, qu’elle apprenne. On ne peut pas forcer les gens à apprendre ce qu’ils ne veulent pas.

De même, quand elle saura danser et chanter, elle pourra un jour peut-être chanter et danser devant son buffet quand celui ci sera vide.

Puis la mère se remettait à lire ses romans d’Alexandre Dumas et d’Eugène Sue, romans dont elle raffolait.

Le vieux marin passait son temps à défricher du terrain pour faire un jardin qu’il pouvait faire aussi grand qu’il voudrait, le terrain ne manquant pas. J’allais aussi piocher avec lui, ce qui me convenait beaucoup mieux que le métier de précepteur.

Il y avait avec lui un journalier arabe qui parlait assez bien le français. Avec celui-là, si le temps l’eût permis, j’aurais bien vite appris l’arabe, plus vite que mon élève aurait appris la grammaire française, d’autant plus facilement que l’accent arabe est le même que l’accent breton et que tous les mots de cette langue ont les mêmes terminaisons que les mots bretons.

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