Barricades pour un drapeau (mis à jour)

, par  Danièle LOPEZ , popularité : 3%

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Son premier soupçon s’éveille lorsque, se rendant à l’état major d’Alger au quartier Rignot il voit les C.R.S. contrôler l’entrée de tous les visiteurs.

« Je trouvais un tout petit peu anormal que des militaires se faisaient garder par des C.R.S.. »

Alors qu’il vient demander un passage sur un avion militaire pour Reggane au colonel Gardès, celui-ci lui déclare :

« Ribeaud, je vous aime bien depuis votre aventure marocaine (j’avais été enlevé par l’armée de libération), je crois que vous devriez retarder votre départ. Je crains qu’il ne se passe à Alger de graves évènements si Paris ne fait rien pour les prévenir. Votre voyage au Sahara peut attendre quelques jours. Ce n’est pas si urgent si vous connaissez la date prévue pour l’explosion. »

Il est convaincu qu’il se passe quelque chose de grave lorsqu’il voit les forces de police déployées tout autour du G.G. Il décide finalement de rester et se rend chez son ami Jacques Laquière qui va l’héberger le temps de son séjour.

Dès lors, en quête de renseignements, il parcourt la ville du G.G, au Forum, du bureau des députés, à la rue Laferrière, du monument au morts à l’hôtel Aletti.

« L’hôtel Aletti est le seul endroit d’Alger où voisinent le sympathisant FLN, l’activiste, le député musulman condamné à mort par le FLN, le libéral, le militaire, le policier, le souteneur, la femme du monde et la fille soumise. L’Aletti n’est pas tout Alger, tant s’en faut, mais véritable Sodome à lui tout seul, il explique qu’à Alger tout soit possible. Dans cette ville de 800 mille habitants où foisonnent des hommes de paille, des maquereaux, des hommes politiques vénaux, de vrais policiers et des gardes du corps payés à la journée, des tueurs à gages et des fonctionnaires de tout acabit, tout peut se produire même l’imprévisible.
L’imprévisible, ce n’était pas une manifestation de masse, elle était prévue depuis longtemps. Depuis plusieurs mois avait été déposé sur le bureau du Premier ministreun rapport sur l’état d’esprit d’Alger dans lequel tout était prévu. Ce rapport était signé Delouvrier. L’imprévisible, c’était le nombre de morts. »

23 JANVIER 1960

Au 4, boulevard Laferrière, dans le bureau des députés d’Alger, les parlementaires viennent de signer une déclaration qu’ils vont remettre à Paul Delouvrier.

Les parlementaires soussignés présents à Alger considérant que le gouvernement actuel de la Ve République ? par des violations permanentes tant de la lettre que de l’esprit de la constitution a peu à peu transformé le régime de la France pour aboutir en fait à l’institution d’un pouvoir personnel, parfaitement éclairés maintenant par les déclarations faites à leurs collègues Portolano, Laradji et Lauriol par le général De Gaulle sur l’usage que l’on prétend faire d’un tel pouvoir en ce qui concerne le règlement du problème algérien,

« Considérant que cet usage conduit inéluctablement à trahir la confiance des musulmans qui se sont donnés à la France et aboutit à la dislocation et à la ruine de l’Algérie et de la France toute entière,

« Conscients d’exprimer en pleine communion avec les élus locaux, mieux que quiconque, les sentiments français et la volonté française des populations qu’ils ont l’honneur de représenter, font connaître à) Monsieur le Président de la République qu’ils lutteront de toutes leurs forces contre la poursuite d’une telle politique à la fois illégale et illégitime.

Signé :

Boualem, Bouabsa, Marquaire, Laradji, Kaouah Ioualalem, Marçais, Arnuf, Vinciguerra, Paulian et Canat.

Le Délégué général leur demande instamment de ne pas rendre public ce texte. Ils acceptent d’en retarder la publication pendant 48 heures et font état de la manifestation qui en découlerait.

« Je m’y oppose, répond Monsieur Delouvrier. Si les manifestants passent outre et si la manifestation risque d’engendrer le désordre, je donnerai l’ordre de tirer. »

Le lendemain matin, P. Ribeaud assiste dans leur bureau, à la discussion entre les députés et Lagaillarde au sujet de la déclaration qu’ils ont écrite. Lagaillarde se saisit du texte , sort du bureau des députés et au pas de course, Ribeaud sur ses talons, entre, quelques mètres plus loin, à l’Otomatic dont les grilles sont au trois quart fermées comme la plus part des magasins. La grève générale est déclenchée à Alger.

Ribeaud écrit :

« Assis en face de moi, Lagaillarde appelle un étudiant qui se trouve dans le café.

"-Téléphone à l’ AFP afin qu’ils envoient quelqu’un chercher un communiqué."

Avec un crayon il remplace les "nous" par des "je" et signe le texte de son nom après avoir rayé celui des autres députés.

Il déclare ensuite à quelques fidèles réunis autour de lui :

« Tenez-vous prêts pour cet après-midi ; même si Ortiz et les anciens combattants ne bougent pas, nous déclencherons notre manifestation. »

Après avoir déjeuné d’un sandwitch, Lagaillarde se rend aux Facultés en entrant par la rue Edouard-Cat qui longe les bâtiments. Sur le perron, il emprunte un escalier à droite qui mène au premier étage, traverse une salle de cours encombrée de bureaux, ouvre une porte, suit un petit couloir, ouvre une seconde porte à droite et pénètre enfin dans le petit bureau qui deviendra son poste de commandement.

Pendant ce temps Joseph Ortiz, Jacques Susini et Jacques Laquière préparent leur manifestation au deuxième étage du numéro 1 de la rue Charles Péguy et angle boulevard Laferrière dans l’immeuble où se trouve la banque de La Compagnie Algérienne.

Ortiz est décidé à réagir au limogeage de Massu.

Il est à noter que, si les troupes de Lagaillarde se chiffrent seulement à 15 ou 20 fidèles ce 23 janvier, dans les milieux bien informés de Paris et d’Alger on sait que Ortiz a sous ses ordres entre 5 000 et 10 000 hommes armés.

« Personne ne sait encore que c’est ici que sera le cerveau de la manifestation. »

Il est 3 heures de l’après midi. 200 ou 300 jeunes sont massés juste en dessous du tunnel qui relie la rue Berthezène au boulevard Saint Saëns et à la rue Michelet. Ils scandent "Algérie française !" " C’est Massu qu’il nous faut !" " De Gaulle au poteau"

Les gendarmes de la police d’Alger leur disent : pas de grabuge ….

« Soudain Lagaillarde apparait sur la bordure des Facultés. Déjà il est maîtres des bâtiments qu’il occupe à lui seul. »

Le général Challe lance des appels au calme que France V répète toutes les trente minutes

L’après-midi s’écoule sans autre incident.

A la nuit tombée les CRS ont transformé l’immeuble du G G en dortoir.

« Devant l’entrée deux cars blindés étaient rangés. Des fusils-mitrailleurs étaient braqués en direction du Forum et des escaliers qui descendent vers la mer.

Dans les deux camps on était prêt pour l’épreuve de force.

Un peu avant minuit, je quittais le bureau des députés où l’on siégeait en permanence. Kaouah venait de déclarer de sa voix triste :

 S’il y a une manifestation il faut surtout qu’elle se déroule dans le calme sinon il vaut cent fois mieux qu’il n’y ait pas de manifestation.

Tous les députés, Biaggi compris, partageaient cette opinion. Mais les députés n’avaient pas le pouvoir d’empêcher la foule d’Alger de marcher vers le Plateau des Glières. »

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