A Ichmoul ... était-on encore en retard d’une guerre ?
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La dépêche de L’A.F.P. reproduite parlait de 1.053 réfugiés dans la zone de sécurité et estimait à 1.200 le nombre total de réfugiés attendus !
Les informations en provenance de Touffana soulignaient tout de même que < la majeure partie de l’élément masculin se composait d’hommes âgés >.
Alors bombardement ou pas bombardement ?
Cette affaire de bombardement n’a jamais été éclaircie.
Disons tout de suite qu’il n’eut pas lieu.
Première version des faits :
Roger Léonard foncièrement hostile au bombardement le fit annuler car ... < la population des douars était en mouvement, rassemblant ses affaires dans des coffres, réunissant enfants et troupeaux. Il n’était pas possible de bombarder un douar où il y avait des femmes et des enfants. Seuls eurent lieu des passages à basse altitude pour impressionner la population. Aucun bombardement n’eut lieu de mon temps. >
Seconde version :
< L’ordre de bombardement a été donné et repris par le gouverneur Léonard qui craignait les réactions de Paris. > Le préfet Dupuch me fit le récit de sa rencontre à Paris dans les couloirs de l’assemblée nationale, avec M. Mitterrand qui commenta cette annulation.
< C’était, me dit Dupuch, l’un des premiers grincements entre Mitterrand et Léonard. >
On va voir - lors de la visite que va faire Mitterrand à Batna - à quel point le problème posé par l’activité de l’aviation le préoccupait.
Enfin troisième version que j’ai pu recueillir :
Un journaliste métropolitain apprit le projet de bombardement et lut le tract diffusé dans le douar Ichmoul. Les mots < feu du ciel terrifiant > lui laissèrent croire qu’on s’apprêtait à utiliser le napalm, alors que seules étaient autorisées officiellement les bombes de 10 kilos.
Les militaires, il faut l’avouer, en avaient déjà préparé de plus importantes.
Le journaliste alerta directement le cabinet de M. Mendès-France qui était alors en visite offcielle au Canada. on prétend que, informé de ce qui se passait au douar lchmoul, le président du conseil ordonna de différer ces bombardements.
L’ordre présidentiel arriva quelques instants avant l’heure H alors que les Nord 2500 s’apprêtaient, bombes sous les ailes, à décoller de Telergma.
Le président Mendès-Françe ne se souvient pas d’avoir une seule fois entendu parler de bombardement.
Quoi qu’il en soit les bombardements n’eurent pas lieu.
C’était devenu une affaire publique.
Les journaux titrèrent : "Bombardements différés"
Bougeot l’administrateur de Souk-Ahras qui avait dit : < Pour l’amour du ciel ne l’annoncez pas si vous risquez de ne pouvoir l’effectuer > ajouta :
< Maintenant ça y est. Nous avons perdu la face >
Plus que jamais les Aurès étaient de cœur et de corps avec Ben Boulaïd.
Le
Sous le commandement du colonel Ducourneau, les trois bataillons du 18e R.I.P.C. : des parachutistes coloniaux, des éléments du 1er R.C.P., le 14e B.T’A., 1 bataillon de marche de chasseurs formé par les 4e,10e,17e B.C.P., des chars légers de la coloniale, des unités du 9e R.C.A., l’escadron du 1er régiment de hussards parachutistes, les 11e, 14e R.A. avaient encerclé la région et commençaient à fouiller le pays, en allant lentement de la périphérie vers le centre.
Cherrière l’avait sa belle grande opération ! Pour rassurer la population européenne, ça la rassurait !
Tout ce que le pays comptait de paras, crapahutaient allègrement. Cherrière "bichait". Par la force des choses sa "technique" était appliquée.
On allait passer la région réputée comme la plus atteinte par la subversion "au peigne fin". Comme il fallait s’y attendre les hommes de l’A.L.N. qui acceptaient le combat lorsqu’il avait une chance de leur être favorable se gardèrent bien de se heurter à cette énorme pieuvre dont les bras tentaculaires étaient bardés de mitrailleuses et de canons.
Les hommes de Ben Boulaïd disparurent dans la nature ; les armes, fort peu nombreuses, dissimulées dans des caches introuvables.
Les hommes qui n’étaient pas fichés comme militants de vieille date se transformèrent en braves bergers parfaitement abrutis ne comprenant pas un mot de français ni d’arabe, les autres se réfugièrent dans des grottes indétectables par qui n’était pas du pays.
La "balade" ne fut pas inutile. C’est ce que déclara l’Etat-major qui pouvait difficilement dresser un constat d’échec après les roulements de tambours
qui avaient précédé l’opération. Le général Spillmann, qui pourtant était farouchement opposé à ce genre d’opération nota charitablement :
< L’opération Ichmoul permit d’aguerrir les troupes, de les familiariser avec le pays, de patrouiller dans des ravins sauvages dont les habitants n’avaient pas vu de Français depuis des dizaines d’années ; de diriger sur le centre de regroupement de Touffana des familles qui n’avaient pas encore obtempéré aux ordres de l’autorité civile, de saisir quelques armes de guerre dissimulées, d’arrêter enfin une quarantaine d’individus des plus suspects, vêtus parfois d’habits kaki d’apparence militaire sous leur cachabia civile, et souvent armés de fusils de chasse à percussion centrale ou à broche, armes redoutables dans 1e combat rapproché en montagne et en forêt. >
Mais le général Spillmann lucide notait encore :
< Il n’y avait aucune illusion à se faire sur le sort des suspects. A moins
d’avoir déjà encouru une condamnation par contumace ou d’avoir été
formellement identifiés au cours d’une précédente affaire ils seraient remis
en liberté après une vérification d’identité, aucune charge précise n’étant
relevée à leur encontre. De toute façon, et bien que ce fût illégal, les fusils
de chasse furent tous confisqués, purement et simplement. >
C’était l’échec complet. La balade. Ducourneau qui avait l’expérience de l’Indochine rigolait et attendait d’agir seul, comme il l’entendait. Tous les hommes de Ben Boulaïd étaient passés entre les dents du " peigne fin " blottis dans leurs caches, utilisant à merveille un terrain hostile qu’ils connaissaient parfaitement, invisibles aux yeux d’une armée qui ratissait les Aurès comme des C.R.S. les Deux-Sèvres à la poursuite d’un kidnapper.
C’était passer de l’eau au peigne fin !
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