L’affaire du Bazooka ? Qu’est-ce que c’est ?
la véritable affaire du Bazooka nous est relatée par le docteur Jean-Claude PEREZ
La prison de Barberousse, le 11 février 1957 à l’aube.
Au dernier étage du sinistre bâtiment, treize hommes terminent leur nuit. Ce sont ceux de l’isolement : c’est ainsi que l’on appelle ce quartier de la célèbre prison. Qui sont-ils ? Ils s’appellent :
Kovacs, Ortiz, Castille, Sans, Gaffory, Tronci, Féchoz, Valverde, Della Monica, Falcone, Juillier (ma mémoire est défaillante sur l’orthographe du nom), Descamps, et Perez, c’est-à-dire moi-même.
Madame Kovacs est emprisonnée dans la partie de la prison réservée aux femmes.
Ils dorment tous, chacun sur sa paillasse, dans les DEUX cellules, à l’intérieur desquelles ils sont regroupés, ou plutôt entassés.
Tout à coup, ils sont arrachés brutalement à leur sommeil par un vacarme infernal : des hurlements de fureur, des appels au meurtre et à la vengeance. S’élèvent l’Internationale, des chants du FLN interprétés par des voix haineuses au milieu des cris A mort la France, vive l’Algérie libre.
En toute sincérité, nous avons peur. Nous ne sommes que treize, sans autre protection que la porte d’accès au quartier cellulaire qui nous loge. Nous sommes répartis en deux cellules de dimensions réduites. Le dernier rempart contre une éventuelle agression, c’est justement les portes de nos deux cellules.
Pendant un court instant nous avons cru qu’une émeute éclatait soudainement dans la prison. Une émeute dont nous aurions pu être les victimes… tout logiquement.
En réalité, il s’agit de tout autre chose : nous participons par l’intermédiaire de ce vacarme, de ces chants, de cette ambiance apocalyptique, à une triple exécution capitale. Trois têtes sont tranchées. Celles de : Mohamed Ouennoure, Ahmed Laknèche, Yveton Fernand.
Ce dernier, était un militant communiste qui avait placé deux bombes qui ne firent aucune victime. La deuxième de ces bombes n’avait pas explosé, fort heureusement, car elle eût fait d’énormes dégâts dans un bâtiment de l’E.G.A. (Electricité Gaz d’Algérie) et aurait pu provoquer un effroyable incendie.
Le passage d’Yveton à la guillotine nous scandalisa, car il n’était lui-même qu’un lampiste. En l’occurrence, il n’était qu’une victime expiatoire.
Ses patrons du P.C.F. et du P.C.A. continuaient à hurler leurs appels à la haine et auraient mérité mille fois le sort d’Yveton.
Je rappelle qu’à cette époque, François Mitterrand faisait partie du gouvernement en tant que ministre de la Justice. Et qu’il accepta de faire couper la tête d’Yveton, en toute sérénité.
Quel était le motif exact de mon incarcération ? Qu’avais-je fait pour avoir mérité d’être emprisonné à Barberousse ?
Avant de répondre, il me faut revenir sur une affaire importante, l’affaire du Bazooka, .
Je rappelle les faits schématiquement.
Le 16 janvier 1957, grâce à un système d’allumage de fortune, une machine infernale expédia une roquette dans le bureau du général Salan, place Bugeaud, en plein centre d’Alger. Le général en chef venait de quitter ce bureau et le commandant Rodier fut tué parce qu’il avait pris la place du général dans ce même bureau.
Mon but n’est pas de refaire l’historique de cette affaire. D’autres que moi s’en sont chargés, André Figuéras en particulier, dans un ouvrage intéressant et instructif.
Que faisais-je en prison ? : je servais de garantie morale, tout banalement.
Je servais de caution car personne ne pouvait mettre en doute mes convictions Algérie française et mon engagement pour la défendre depuis le mois d’octobre 1955.
Pour comprendre la genèse de cet événement, il me faut, avant tout, conter l’histoire de deux roquettes, ou plutôt, de deux roquettes en voyage.
Intéressons-nous, tout d’abord, à des personnages que je situerai, sans vouloir les dégrader au sens militaire du terme, à l’échelon subalterne.
Nous avons en premier lieu un ancien officier d’Indochine du nom de Despuech, auteur d’un livre Le trafic des piastres. Dans lequel il formule de sévères griefs contre Salan. Vivant à Paris, à cette époque, il est en possession, on ne sait pourquoi, de deux roquettes.
Un de ses amis algérois Juillier le rencontre dans la capitale. Despuech lui remet les roquettes pour s’en débarrasser.
Nous sommes, je le rappelle, en 1956.
Juillier ramène ces deux objets à Alger et comme ces objets l’encombrent, il les donne à son ami Ortiz. Celui-ci, grand chasseur, se dit qu’on ne chasse pas la perdrix et le lièvre, voire le sanglier, avec des roquettes. Il décide de les confier à un de ses amis, Fernand Sans, garçon de café à la brasserie Victor Hugo, rue Michelet, à Alger.
Arrêtons-nous un instant dans cette évocation de la pérégrination des deux roquettes. Entre Despuech et Juillier, il n’existe aucune relation de caractère politique ou de caractère activiste. C’est à titre amical que Juillier débarrasse Despuech des deux objets encombrants.
En revanche, entre Juillier, Ortiz et Sans, il existe une relation politique. Ils ont été poujadistes et ils le restent encore à cette époque. Mais, jusqu’à ce triple relais, les roquettes restent des objets muets. Aucune utilisation n’en est prévue et c’est tout juste si l’un d’entre eux ne songe pas à les incorporer à la décoration de son appartement.
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