Partie 2 : les contacts secrets
Quant à l’organisation F.L.N. oranaise elle était littéralement à genoux.
Aux frontières les barrages est et ouest étaient efficaces à 95 % et les rares djounoud chargés d’armes qui passaient vers le Sud étaient vite repérés grâce à une surveillance aérienne intense et aux pisteurs arabes que Challe avait décidé d’utiliser dans cette chasse à l’homme.
Ils étaient fantastiques. De véritables devins. Quelques traces de pas, quelques éraflures et ces Sherlock Holmes du désert vous disaient quand le "fell’ était passé, quel était son signalement, s’il était chargé ou non, quelle était sa direction.
Un hélicoptère et une mitrailleuse suffisaient alors à anéantir les djounoud qui avaient passé la frontière...
La rébellion, privée de moyens de communication, de ravitaillement, d’armes, de recrutement, traquée par les opérations et les embuscades, était à bout.
Les négociations de Médéa le prouvaient.
Aux yeux de Challe cette affaire Si Salah était le coup de grâce porté aux maquis de l’Intérieur.
Dès lors on comprend mieux sa déception devant l’inflexibilité du général de Gaulle à son égard.
Challe voulait rester non seulement pour VOIR sa victoire, en goûter les fruits les plus doux, en tirer les honneurs qui sont la récompense de la vie militaire, mais aussi, mais surtout, pour surveiller le déroulement de l’affaire Si Salah - car le commandant en chef se méfiait de l’envoyé de l’Elysée.
Pour lui, Bernard Tricot était le mauvais génie de de Gaulle.
L’homme qui ne voyait qu’un avenir pour l’Algérie : l’indépendance.
Il craignait que l’éminence grise du Général ne se serve du ralliement de Si Salah pour manœuvrer le G.P.R.A. et l’amener à traiter. Car déjà, en ce mois de mars 1960, l’affaire Si Salah est une source d’équivoques.
Pour Challe et les quelques officiers du B.E.L. qui sont dans la confidence le cessez-le-feu partiel signifie le ralliement des hommes de Si Salah.
Comment appeler autrement une manœuvre qui aboutit au dépôt des armes, au retour des rebelles dans leurs foyers ou à leur entrée dans les rangs de l’armée française ? L’affaire Si Salah réussie, c’est l’intégration tant rêvée qui devient enfin possible, le maintien définitif de cette Algérie française que l’on a juré de préserver.
Ce qu’ils oublient - volontairement ou non - c’est que les cadres et les djounoud épuisés physiquement par une lutte démesurée, écœurés par le "lâchage" de Tunis, n’en restent pas moins très attachés à l’idéal de l’indépendance. Ils acceptent d’autant mieux "la Paix des Braves" qu’elle conduit au référendum d’autodétermination.
Et si celui-ci se déroule librement il proclamera le désir du peuple algérien d’être indépendant. Le délégué général Paul Delouvrier en est persuadé.
Tous les rapports qu’il reçoit concordent.
En Oranie par exemple "cette Oranie où la rébellion est à genoux" - comme dit Challe - où le général Gambiez a fait un effort considérable pour éliminer la torture et les corvées de bois, où la paix semble revenue, la population musulmane libérée du joug du F.L.N. n’en exprime pas moins son désir d’indépendance.
La rébellion a reculé jusqu’à disparaitre mais son empreinte politique reste indélébile sur la population.
L’armée, chefs en tête, nie obstinément cette évidence. Et de bonne foi !
Dans le bled elle est au contact d’une population qui vit au Moyen Age et ne sait que rendre hommage au plus fort.
Dans cette optique, la réussite de l’affaire Si Salah ne peut conduire qu’à une Algérie définitivement française. Mais une page est tournée. La rébellion, commencée dans les campagnes, a bouleversé la façon de penser des villes. Désormais le pouls de l’Algérie musulmane se prend dans les faubourgs des grandes villes. Et là, le désir d’indépendance manifesté par le peuple s’y fait jour avec force. L’armée ne peut ni ne veut l’admettre.
Elle a vaincu son adversaire sur le terrain, donc elle a gagné. Sans rébellion on ne peut remettre l’Algérie française en question.
Dans ce contexte, Challe qui savait pouvoir réaliser cette décolonisation par promotion dont il s’était fait le champion, ressentait encore plus profondément l’amertume de son départ.
D’autant plus profondément qu’il était désormais persuadé que de Gaulle et "la bande à Tricot" voulaient larguer l’Algérie, et torpiller les chances de réussite de l’affaire Si Salah.
Quittant l’Algérie l’ancien commandant en chef se promettait bien de suivre, de Fontainebleau, le déroulement de cette affaire mystérieuse.
A ses yeux elle était la dernière chance de l’Algérie française et fraternelle dont il rêvait depuis deux ans.
Tout avait réussi. "
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