Alger 1957 : La bataille d’Alger

, par  Jean Claude THIODET ✞ , popularité : 3%

Des méthodes certes condamnables mais nécessaires pour lutter contre la torture

La lettre de Teitgen est significative de l’état d’esprit de nombreux Français à cette époque. C’est pourquoi Jacques Massu, dans son livre La vraie bataille d’Alger, répond à ces questions avec sa franchise habituelle :

« En Algérie, écrit-il, il s’agissait d’obtenir le renseignement opérationnel urgent, dont dépendait la vie d’êtres innocents, délibérément sacrifiés par le F.L.N. à son objectif. Une telle cruauté n’inspirait pas le désir de ménager ceux dont les aveux pouvaient interrompre un aussi fatal enchaînement.

« Alors, pratiquement, si pour « faire cracher le morceau », il fallait que « ça cogne un peu », les questionneurs étaient conduits à faire subir aux prévenus des douleurs physiques dont la violence était graduée pour aboutir à l’aveu. Certes, y avait des risques et des accidents se son produits. Mais ce n’était tout de même qu’une pression physique, même violente, utilisée pour le renseignement immédiat et ne dégradant pas l’individu.

« C’est là où intervenaient évidemment, dans une mesure importante, les qualités morales du questionneur et son sang-froid.

« Le procédé le plus couramment employé, en sus des gifles, était l’électricité, par usage des génératrices des postes radio (la gégène : première syllabe du mot génératrice) et l’application d’électrodes sur différents points du corps.

Un métier dangereux...

« Je l’ai expérimenté sur moi-même dans mon bureau d’Hydra, et la plupart de mes officiers en ont fait autant.

«  La création d’un corps spécial, le C.C.I. (centre de coordination interarmées), entretenant des détachements opérationnels de protection, les D.O.P., spécialisés dans les interrogatoires des suspects qui ne voulaient rien dire, a répondu au souci du commandement de ne confier cette tâche qu’à des cadres éprouvés.

« Mais au début de la Bataille d’Alger, chacune des équipes d’interrogatoire des régiments de la 10e D.P. était, dans certains cas, obligée de recourir à la violence. Les pilotes de cette entreprise étaient les capitaines, tous parfaitement connus de leurs chefs de corps et qui avaient eux- mêmes la connaissance de leurs cadres subordonnés.
« ... C’était un métier dangereux moralement et qui ne pouvait être exercé longtemps. Aussi ai-je rapidement compris qu’il ne fallait pas prolonger le séjour des régiments à Alger, mais organiser un tour, alternant avec le « tour de djebel ».

Massacre dans un bain maure

Du côté du F.L.N., la situation est dramatique. Les quatre membres rescapés du C.C.E. ont gagné Tunis. Yacef Saadi reste seul à Alger, sans directives et sans hommes. Bigeard a frappé haut et juste.

Traqué par la police, Yacef Saadi se terre dans la Casbah.
Par un hasard tenant du miracle, il réussit à reprendre le contact avec Ali la Pointe.
À eux deux, les rebelles réorganisent tout le secteur algérois. Mais, se sentant encore trop faibles, ils ne tentent aucune action.

Un massacre sanglant donnera le coup d’envoi de la seconde phase de la bataille d’Alger.

Dans les premiers jours de mai 1957, des terroristes abattent deux parachutistes chemin Polignac dans le quartier du Ruisseau.
Au bruit des détonations des paras d’un camp voisin arrivent sur les lieux. Un civil leur indique un bain maure réputé pour servir de refuge aux rebelles en fuite.

Sans perdre un instant, les militaires s’y précipitent. Il est 20 heures. Comme tous les jours, à la nuit tombante, des mendiants sont venus dormir là.
Peu importe aux paras. Exaspérés par la mort de leurs deux camarades, les soldats tirent dans le tas. Femmes et enfants ne sont pas épargnés.
Quand les paras s’en vont, quatre- vingts cadavres gisent sur le sol.

Alger de nouveau pongé dans le cercle infernal de la violence

Apprenant ce massacre, Yacef Saadi réagit. Une série d’attentats à la bombe est prévue pour le 3 juin.

Ce jour-là, à 15 heures, personne ne prête attention aux quatre employés du gaz qui s’affairent autour d’un lampadaire rue Alfred Lelluch près de la Grand-Poste.
Les quatre hommes renouvellent leur manège rue Hoche à la station du Moulin et un peu plus loin, au carrefour de l’Agha.
Dans chaque lampadaire, ils déposent des bombes.

A 18 h 30, employés musulmans et européens sortent de leurs bureaux. Des enfants quittent l’école.
C’est alors que les bombes explosent.
Les lampadaires s’écroulent, les socles en fonte se disloquent, partent dans toutes les directions et se transforment en engins meurtriers.

Sept personnes sont tuées dont trois enfants de six, dix et quatorze ans et quatre-vingt-douze personnes sont grièvement blessées.

L’attentat soulève la colère des Musulmans et des Européens. Est-ce là la riposte au massacre du Ruisseau ? se demandent les Musulmans. Pourquoi tuer nos enfants dans un règlement de compte entre F.L.N. et militaires ? se demandent les Français.

Devant les réactions hostiles de la population, Yacef Saadi comprend qu’il a fait fausse route. C’est pourquoi le samedi 8 juin, il décide de frapper au Casino de la Corniche. Là il n’y a ni enfants ni Musulmans, mais des militaires et des policiers européens.

Un plongeur de l’établissement dépose la bombe sous l’estrade occupée par l’orchestre de Lucky Starway, l’enfant chéri de la population algéroise.
À 18 h 55, l’engin explose.

Lucky Starway est tué sur le coup. Sa chanteuse et son danseur ont les pieds arrachés.
La bombe ayant explosé au ras du sol, la plupart des gens sont atteints aux membres inférieurs. Des dizaines de personnes gisent sur le sol, mutilées ou gravement atteintes.

C’est une véritable tuerie : huit morts, quatre-vingt-un blessés dont dix amputés. Le mardi suivant, les obsèques des victimes tournent l’émeute.

Alger est à nouveau entrée dans le cercle vicieux attentat-répression-attentat.

Bigeard à ses hommes :« Nous méprisons le terrorisme »

Devant la violence du climat qui s’instaure de nouveau à Alger, on fait une nouvelle fois appel aux parachutistes.
Depuis mars, ces derniers se battent dans le djebel.
Bigeard n’est pas très heureux de reprendre le chemin d’Alger, de tremper à nouveau dans le « sang et la m... », selon son expression.

Chef consciencieux, le colonel explique la situation à ses hommes dans une note franche, peu appréciée dans les hautes sphères politiques.
« À une période où il est plus facile de renoncer que de vouloir, nous avons deux éventualités possible pour tirer notre période d’Alger :
 la première peut consister à se contenter du travail en surface (...) ;
 la seconde : à nouveau, et comme toujours, jouer le jeu à fond, sans tricher, en ayant un seul but ; détruire, casser les cellules du F.L.N., mettre au jour la résistance rebelle d’une façon intelligente, en frappant juste et fort.
«  Nous adopterons immédiatement la seconde. (...). Les directives concernant cette guerre, les ordres écrits n’existent pas -et pour cause - !
« Je ne peux vous donner des ordres se référant à telle ou telle note de base... Peu importe !
« Vous agirez comme en janvier ; avec coeur et conscience. Proprement. Vous interrogerez durement les vrais coupables, avec les moyens bien connus qui nous répugnent.
« Dans l’action de ce régiment, je serai le seul responsable. Certes ce travail n’est pas le nôtre, nous avons tout fait pour ne pas revenir à Alger : nous préférons tous le combat régulier contre une bande bien armée.
« Si nous estimons le rebelle du djebel, surtout lorsqu’il se bat bien, nous méprisons tous le terrorisme. »

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