Un peu d’HISTOIRE Les Barricades : 24 janvier 1960

, par  Jean Claude THIODET ✞ , popularité : 3%

VERITES SUR LA FUSILLADE D’ALGER
LE 24 JANVIER 1960 (relatées par le Dr. jean-Claude PEREZ)

I – L’ASSASSINAT DES GENDARMES…. PAR LA GENDARMERIE

Comme je l’ai évoqué au cours d’une précédente érude, c’est le bruit de la fusillade qui me fit bondir dans le boulevard Saint-Saëns et rejoindre ce qui était devenu le PC Ortiz.

Une fusillade entre d’une part les forces de l’ordre, en l’occurrence la gendarmerie mobile, et d’autre part, théoriquement, les manifestants.

Il y eut des morts des deux côtés. Beaucoup plus parmi les gendarmes, 14 tués, que parmi les manifestants.

L’arrêt de la fusillade coïncida avec mon arrivée sur la place de la Grande-Poste. Parce que se déployaient sur cette place, au même moment, les régiments parachutistes des colonels DUFOUR et BROIZAT et qu’un clairon avait fait entendre un « cessez-le-feu ».

Que s’était-il passé ?

Il faut distinguer deux phases.

  LA PREMIERE PHASE :
c’est la charge des gardes mobiles.

D’après le colonel ARGOUD, c’est le général CREPIN qui donna cet ordre, sans en référer au préalable au général en chef. Un ordre émanant de DELOUVRIER, le délégué du gouvernement en Algérie.

Pourquoi ?

Parce que la manifestation qui, à 15 heures, s’illustrait comme un échec patent, devenait progressivement un succès. Un succès car la foule commençait à arriver en masse. Les salles de spectacles avaient été vidées de leurs publics, le stade municipal d’Alger aussi et nos militants du FNF étaient en mission dans tous les coins de la ville pour rameuter la population.

Ce succès, concrétisé par ce peuple qui grondait, représentait un danger pour le pouvoir gaulliste. Car son enthousiasme était contagieux. Il fallait absolument lui infliger un coup d’arrêt décisif. Il existait en effet un vieil adage dont MASSU, paraît-il, s’était fait l’interprète
 :
« Si vous êtes quelques centaines je vous donne la fessée. Si vous êtes quelques milliers je vous tire dessus. Si vous approchez les cent mille, je marche avec vous ».

Compte tenu de l’évolution ascendante de la concentration populaire, il paraissait évident que le nombre de manifestants allait atteindre ou peut-être dépasser le chiffre de cent mille hommes et femmes.

Dans cette éventualité, on se méfiait en haut-lieu du comportement du général CHALLE, le commandant en chef, qui aurait pu ressentir et partager, lui-aussi, les effets de l’enthousiasme populaire.

  LA DEUXIEME PHASE
concerne l’ouverture du feu.

La question primordiale fut toujours de savoir si les gardes mobiles avaient tiré sur les manifestants. En particulier, s’ils avaient tiré au fusil-mitrailleur.

Cette question a trouvé une réponse au cours des audiences du célèbre procès des Barricades d’Alger auquel je participais, en tant qu’accusé.

La thèse officielle, qui était celle de l’accusation, soutenait que les gendarmes n’avaient pas tiré un seul coup de feu.

Or, trois dépositions fondamentales sont venues conférer à cette fusillade une lumière éclatante d’enseignements. Car elle est venue lever tous les doutes à propos de l’identité des responsables du drame que nous avons vécu ce jour-là.

Le colonel GODARD, chef de tous les services de police en Algérie, est venu témoigner, cité par l’accusation. Lors d’une première déposition, il ne dit rien. Absolument rien sur la fusillade.

Quelques jours plus tard, son adjoint à la direction de toutes les polices d’Algérie, le capitaine de La BOURDONNAYE, lui-aussi témoin de l’accusation, fit sensation. En effet, il déclara, alors que l’on ne lui demandait rien, qu’il avait vu deux FM de la gendarmerie mobile, tirer du Forum en direction de la foule.

Ce fut un véritable tollé dans la salle d’audience, aussi bien au niveau de l’accusation qui était représentée par un avocat général et un commissaire du gouvernement, le général GARDON. Qu’au niveau des membres du tribunal : un président, deux assesseurs civils et plusieurs officiers supérieurs et généraux. Ce fut aussi un tollé parmi tous les avocats qui assumaient la défense des accusés dont je faisais partie.

Objet de questions pressantes, véhémentes même, de la part du général GARDON, le capitaine de La BOURDONNAYE précisa qu’il n’avait pas été le seul à observer ce tir effectué par deux FM de la gendarmerie. Il déclara, en effet, qu’avec lui étaient présents au moment où le tir des gendarmes s’est déclenché, d’une part le colonel GODARD, son chef, et d’autre part le commandant ALLAIRE.

Je me souviens qu’à ce moment précis de son témoignage, le capitaine de La BOURDONNAYE avait manifesté un doute. Il ne se souvenait plus de l’identité du troisième officier. Quant tout à coup il s’exclama : « c’était un ancien officier du REP… le nom va me revenir… j’y suis ! Il s’agit du commandant ALLAIRE ».

Evidemment, le commissaire du gouvernement, qui était secoué d’une émotion qu’il ne parvenait pas à dominer, fit convoquer à la barre des témoins, le colonel GODARD tout d’abord.

Avec beaucoup d’indulgence, il lui reprocha d’avoir été silencieux sur cette partie importante de son témoignage, qu’il avait totalement occultée.

GODARD, un peu confus, fut obligé de reconnaître et d’affirmer, sous serment, qu’il avait vu deux fusils-mitrailleurs mis en batterie par la gendarmerie sur le Forum d’Alger. Ces deux FM étaient pointés en direction de la foule. Et il apporta la précision suivante : « J’affirme n’avoir vu tirer qu’un seul des deux FM ». Il ne précisa pas la durée du feu.

Quant au commandant ALLAIRE, il vint témoigner, un peu contraint et forcé. Je veux souligner par cette précision, qu’il ne s’est pas exprimé avec aisance. C’est pratiquement avec regret qu’il confirma le témoignage du colonel GODARD : deux FM de la gendarmerie étaient pointés du Forum en direction de la foule, et au moins l’un d’eux avait tiré en direction de la foule.

Pour apprécier l’importance opérationnelle de ce TIR DE LA GENDARMERIE, il me faut vous schématiser les lieux du drame.

Imaginons un premier plateau que j’appelle le plateau supérieur : c’est la place du Forum. Elle s’étend devant le bâtiment de la Délégation Générale. C’est-là que ce sont déroulées les manifestations de mai-juin 1958. C’est du balcon du Forum d’Alger que DE GAULLE a lancé son : « Je vous ai compris ! ».

Etant sur le Forum, si nous tournons le dos à ce balcon, sur notre gauche, se développe un plan incliné : il est formé des escaliers qui permettent de rejoindre le Plateau des Glières. Sur ce plateau, s’amasse la foule algéroise. Il s’agit du deuxième plateau : le deuxième plateau inférieur.

Près de ce plateau, concentrés dans les escaliers qui conduisent du premier au second plateau, les gendarmes mobiles s’apprêtent à donner la charge. Effectivement, les escadrons dévaleront ces escaliers pour aller au contact de la foule, avec mission de la disperser. « Quitte à faire preuve de brutalité » a précisé le général COSTE, le tout récent commandant de la Zone Autonome d’Alger. Un officier pied-noir qui obéira à De Gaulle en cette circonstance.

Sans état d’âme.

Retenons donc ce schéma :

  un plateau supérieur, le Forum, où deux FM étaient en batterie, et à partir duquel un FM au moins de la gendarmerie mobile a tiré ;
  un escalier qui relie les deux plateaux ;
  un plateau inférieur où un peuple chante la Marseillaise et exprime sa foi dans l’Algérie française et dans la France.

Revenons au procès des Barricades.

Après les dépositions de ces trois officiers, La BOURDONNAYE, GODARD et ALLAIRE, l’audience du lendemain fut consacrée à une nouvelle audition : celle du colonel DEBROSSE. Celui-ci, on le sait, commandait la gendarmerie mobile. C’est lui qui avait reçu la mission de dégager le Plateau des Glières.

A la demande des avocats de la défense, j’avais esquissé un plan des lieux, en forme de coupe. J’y situai la position des deux FM suspects. Maître Le CORROLLER , posa la question suivante au colonel DEBROSSE :

« - Si un FM de la gendarmerie avait tiré d’ici, que se serait-il passé ? » Il désignait évidemment le plateau supérieur.

« - Mais c’est impossible ! » répondit DEBROSSE, « ce FM aurait tué des gendarmes ! »

Donc, on peut affirmer que le tir de la gendarmerie fut réel et indubitable, puisqu’il fut constaté, de visu par trois officiers très expérimentés dans le domaine des armes et des opérations militaires.

Ce tir de FM, effectué à partir du Forum d’Alger, fut dirigé, très ponctuellement, contre la foule rassemblée sur le plateau inférieur. Comme on le dit vulgairement, ceux qui ont ouvert le feu, ont tiré dans le tas. Mais comme dans ce tas avançaient les gendarmes, il était pratiquement inéluctable que parmi ceux-ci certains d’entre eux fussent tués ou blessés.

Intentionnellement ?

J’ose répondre par l’affirmative. Car il fallait un prétexte au pouvoir pour clore cette journée dans un bain de sang.

Au-delà des responsabilités, la gravité de cette affaire est illustrée avant tout par le nombre de morts et de blessés. C’est un drame connu. Il n’entre pas dans cette étude de l’évoquer par une arithmétique de cadavres inopportune.

Car une autre vérité accentue la dimension dramatique, inattendue et particulièrement infâmante de cette gravité.

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