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Partie 3 : L’incroyable voyage..

, par  TOTO , popularité : 16%

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L’affaire SI SALAH

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( troisième extrait de l’oeuvre de Yves Courrière "La guerre d’Algérie" tome IV - Les feux du désespoir- Fayard Editeur 1971)

Tout avait réussi. Les cadres de la willaya étaient d’accord.

Un cessez-le-feu était désormais possible mais ne serait réellement profitable que s’il était admis et suivi par les autres willayas.
Telles étaient en bref les nouvelles qu’apportaient le 31 mai 1960 les émissaires de la willaya 4 à leurs homologues Tricot et Mathon à nouveau réunis à la préfecture de Médéa.

Cette fois les cinq hommes devenus de vieilles connaissances ne perdirent pas de temps en approches subtiles ni en précautions de langage. Ils étaient cinq dans la même galère. Deux mois s’étaient écoulés et il ne s’agissait plus de perdre de temps. Les résultats étaient positifs et le secret entourant leurs contacts avait été préservé.

Chacun des deux partis avait joué le jeu. Un miracle. Il fallait profiter du courant de confiance établi entre les ennemis d’hier pour faire aboutir aujourd’hui le projet de cessez-le-feu. Pourtant, après que Lakhdar eut expliqué les contacts avec les différents commandants de zone, Bernard Tricot et le colonel Mathon, rompus aux discussions de cabinet et aux sous-entendus, décelèrent chez leurs interlocuteurs une certaine gêne.

Malgré les nouvelles optimistes la machine grippait. Mais où ?

Si les commandants de zone étaient tous favorables c’était de l’état-major que provenaient d’éventuelles réticences. Il fallait en avoir le cœur net. Faisant preuve d’une psychologie rare de la part d’un maquisard descendu de sa montagne, Lakhdar prit les devants :

<< Nous avons deux problèmes, avoua-t-il, le premier vient d’un homme :
Si Mohamed, l’adjoint militaire de Si Salah, l’autre est un problème
d’attitude générale. Nous sommes conscients de l’intérêt que
représentent ces discussions à l’échelon le plus haut mais en même
temps nous craignons de donner à certains, peu familiarisés avec les
subtilités des contacts secrets, l’impression de trahir, de jouer pour notre
propre compte et dans notre intérêt personnel. >

<< Si Mohamed est opposé à nos entretiens ? > interrogea Mathon.

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Si Lakhdar semblait embarrassé. Aucun des deux émissaires français ne releva l’allusion aux terribles purges qui avaient décimé quelques mois auparavant les cadres intellectuels de la willaya.

Si Mohamed était donc de ces adeptes sanguinaires d’Amirouche. Il faudrait compter avec son intransigeance.
Pour l’heure il s’agissait de rassurer Lakhdar, lui donner bonne conscience.

<< Il n’y a pas traitrise, plaida Tricot, lorsqu’on tente de mettre honnêtement
sur pied les conditions d’un cessez-le-feu qui ne sera pas uniquement
applicable à la willaya 4 mais à tous les combattants de l’Intérieur. Quels
qu’ils soient. En outre vous ne traitez pas avec l’armée mais avec le
gouvernement. >

<< C’est pourquoi, enchaîna Si Lakhdar, il sera indispensable qu’une fois
définies les conditions d’arrêt des combats, nous amenions les
autres willayas à partager notre point de vue. >

Le chef politique s’arrêta un instant, passa la main sur son visage, comme pour se donner les secondes d’une ultime réflexion, puis se lança :

<< Pour convaincre Si Mohamed, pour persuader les willayas voisines nous
avons besoin de traiter notre affaire à un haut niveau. C’est pourquoi nous
n’avons voulu rencontrer que des représentants du pouvoir parisien.
Maintenant que nous sommes sur le point d’aboutir il faudrait frapper
un grand coup, d’une portée psychologique importante. Nous vous
faisons personnellement confiance, vous représentez directement le
général de Gaulle et M. Debré, mais si nous pouvions rencontrer une
haute personnalité politique de Paris qui conclue avec nous les accords que
nous avons étudiés cela faciliterait énormément notre travail. Vis-à-vis
des autres willayas, et aussi vis-à-vis de Si Mohamed, nous serions plus
représentatifs. >

L’idée était bonne. Tricot et Mathon l’avaient d’ailleurs évoquée à Paris et Michel Debré ne s’y était pas opposé.

<< Je crois que cela peut se faire, répondit Bernard Tricot. Laissez nous
quarante-huit heures. Après demain vous aurez la réponse.>

++++

Le 2 juin tout était réglé.

Des émissaires de la willaya 4 étaient attendus à Paris "par une haute personnalité" qui récapitulerait avec eux les différents points de l’accord de cessez-le-feu et s’engagerait au nom du gouvernement français.

<< Si vous donnez suite à cette proposition, dit le colonel Mathon,
prévenez-nous deux jours à l’avance de la date que vous aurez fixée. >

C’était le maximum de ce que pouvaient faire les représentants français.
Ils ne voulaient pas non plus donner à leurs vis-à-vis l’impression de trop "pousser à la roue".

Après tout, c’étaient les willayas qui étaient en position de faiblesse.

Mais qu’est la force, qu’est la faiblesse dans une guerre subversive où tous les rapports, toutes les valeurs sont bouleversés ?

Lakhdar, Halim et Abdelhatif avaient l’air très satisfaits :

<< Nous vous préviendrons bientôt > assura le chef politique en prenant congé de ses hôtes.

Le soir du 2 juin, en faisant son rapport au stylo à bille - en appuyant bien fort pour que les cinq carbones impressionnent les caractères - le colonel Mathon dégagea l’intérêt de l’opération, intérêt mutuel où il n’y avait ni gagnants ni perdants mais surement des chances de paix. Pourtant il ne put s’empêcher de noter que pour certains officiers français, dont il ne citait pas les noms, ces contacts s’assimilaient à un véritable ralliement.

Dans leur esprit c’était la victoire militaire totale et écrasante.
Le colonel Mathon, se souvenant des cuisantes expériences de "ralliement forcé" - comme celui d’Azzedine qui s’était terminé dans la déroute la plus complète - souligna le danger d’une pareille interprétation qui, une fois de plus, pouvait provoquer d’amères "déceptions".

Les fenêtres du premier étage du pavillon de chasse des tirées de Rambouillet étaient grandes ouvertes sur la forêt dont la nuit d’été exaltait le parfum frais et léger.

Bernard Tricot, étendu sur un lit, écoutait le bruissement soyeux de la brise dans les hautes futaies. Qu’elles semblaient lointaines les nuits précédentes, lourdes, odorantes, chargées des parfums épais de la Mitidja !

Savourant le calme qui l’enveloppait, "l’homme de l’Elysée" faisait le point.
Si la journée avait été fertile en surprises et rebondissements le lendemain pouvait être essentiel dans le déroulement de l’affaire et influer sur la durée de la guerre. La Paix tenait peut-être entre les mains des cinq hommes étendus dans ces deux chambres du pavillon de chasse de Rambouillet, car cette fois ils étaient en France ces fellaghas dont on parlait tant depuis des années !

Quarante-huit heures auparavant - le 7 juin - le cadi avait transmis le message de la willaya 4. Les émissaires du F.L.N. étaient prêts à se rendre à Paris. Tricot et Mathon avaient fixé le rendez-vous au 9 juin à 15 heures 30 à Médéa. Ils "jouaient" un horaire très précis.

En partant en hé ?licoptère de Médéa vers 16 heures et compte tenu du transbordement dans le S.O. Bretagne qui attendait à Maison-Blanche, ils arriveraient à Villacoublay à la nuit, protégés des regards indiscrets.

Le colonel Jaquin, patron du B.E.L., avait "récupéré" les responsables de la willaya à ? la limite du bled et des faubourgs et les avait conduits en camionnette bâchée à la D.Z. (Drop Zône) de Médéa.

A 15 heures 40 ils entraient dans le bureau où ?les attendaient Bernard Tricot et le colonel Mathon.

Lakhdar était le premier, mais deux inconnus l’accompagnaient.

<< Messieurs, dit Lakhdar, je vous présente Si Salah notre chef, et Si
Mohamed, chef militaire de la willaya. >

Avec Si Lakhdar c’était tout l’état-major de la willaya 4 qui se déplaçait, prouvant ainsi l’importance que ces hommes attachaient à la tentative de cessez-le-feu ! L’affaire suivait une progression logique.

+++++

Dans un premier temps ils avaient voulu traiter avec des représentants directs du pouvoir parisien, ensuite ils avaient demandé à être reçus par une personnalité importante du gouvernement, et aujourd’hui ils "mettaient le paquet" en se pré ?sentant tous trois - le chef suprême, son adjoint politique et son adjoint militaire - à ? l’heure du de ?part pour Paris.

Si Lakhdar expliqua que Halim resterait à la willaya pour s’occuper des affaires courantes.
Quant à Abdelhatif il ne parlait pas suffisamment le français pour participer à une "conférence au sommet".

Très habilement le chef politique profitant de sa connaissance des deux émissaires français cherchait à mettre à l’aise les deux nouveaux venus.

Pour Si Salah cela semblait facile. L’homme, très grand - environ 1,90 m - paraissait très sympathique et parlait facilement.
Le visage clair était agréable. Des yeux bruns, intelligents, dirigeaient alternativement leurs regards sur les délégués français comme pour mieux les connaitre et les jauger. Une fine moustache surmontant une bouche gourmande faisait élégamment oublier un nez trop grand. L’aisance des gestes, la taille élancée rendaient plus rustaude encore l’allure de son voisin Si Mohamed.

C’était donc là l’homme avec lequel ou plutôt ’contre lequel’, il faudrait jouer !

Le chef militaire de la willaya 4 n’était pas gâté par la nature.
Le front bas, les oreilles décollées encadrant des pommettes larges et saillantes, des yeux bridés et très enfoncés et par là-dessus, une moustache soulignant d’un trait noir et épais le teint basané donnaient à sa physionomie un air à la fois fruste et sournois.
Si Mohamed avait à peine salué et se tenait dans une réserve hostile qui n’augurait rien de bon.

Pourtant dans le S.O. Bretagne qui les menait à Paris le chef militaire s’était détendu, parlant un peu de sa vie. Il avait expliqué à Bernard Tricot qu’il ne connaissait de l’Europe que les mines belges où il avait travaillé dans les années 50.

Et puis le survol d’Alger, le bouleversant panorama de la ville blanche l’avait surpris. Les trois maquisards n’avaient pas revu Alger depuis cinq ans. Pour Si Lakhdar et Si Mohamed c’était la première fois qu’ils survolaient la cité.

<< C’est notre baptême de l’air >, avait confié Lakhdar.

Et, avec une nuance d’admiration dans la voix, il avait ajouté :

<< Mais Si Salah, lui, est déjà monté en avion. >

Le repas lui-même avait été une source d’étonnement pour ces soldats des maquis. Les gendarmes de l’air en civil - ils étaient quatre, deux à l’arrière, deux à l’avant de la carlingue - les avaient vu déchirer à belles dents les tranches de viande froide qu’on leur présentait.
A l’heure du fromage, Lakhdar qui ne connaissait pas le camembert l’avait mangé tout entier croyant que c’était l’usage. Et sans une goutte de vin !

Les trois hommes respectaient strictement l’orthodoxie musulmane, ils ne fumaient ni ne buvaient d’alcool.

Au fil des heures Tricot et Mathon n’avaient pu s’empêcher d’une certaine sympathie pour ces hommes qui les avaient durement combattus et qui, l’heure de la négociation arrivée, se trouvaient littéralement arrachés à leur pays, à leurs habitudes simples et rudes de coureurs de djebel, pour se trouver plongés dans un monde inconnu, au contact de coutumes et d’habitudes nouvelles.

Il leur fallait un réel courage pour entreprendre seuls une pareille aventure, en opposition avec leurs chefs de l’Extérieur et sans même le soutien des willayas voisines.

Après le repas, dans l’avion, les cinq hommes avaient abordé les thèmes politiques. Si Salah avait exprimé un nouveau désir : il voulait s’entretenir avec Ben Bella.

<< Il est en prison chez vous, expliqua-t-il, ce sera très facile de le rencontrer.>

Les trois chefs de la willaya 4 voulaient bien passer au dessus de ce G.P.R.A. qui à leurs yeux ne représentait plus rien, mais ils désiraient tout de même rencontrer le leader emprisonné qui déjà faisait figure de martyr.

Ben Bella au courant, ils ne pourraient être accusés de traitrise ! Le plan était habile mais Bernard Tricot savait que le général de Gaulle refuserait cette éventuelle visite au prisonnier de l’Ile d’Aix.
Il entreprit de les de ?courager.

++++

<< Voir Ben Bella ne me semble pas une bonne idée, expliqua-t-il. Vous avez le souci de ne pas jouer en solitaires. Vous ne voulez pas apparaitre comme des traitres mais comme des chefs conscients de la qualité de ce que vous entreprenez. Si vous rencontrez Ben Bella, il préviendra le G.P.R.A.
Et là vous apparaitrez comme des traitres car il sera facile aux membres du gouvernement provisoire d’expliquer ainsi votre tentative de discussion séparée. >

Les trois hommes parurent convaincus. Convaincus mais désemparés.

<< Si vous avez des doutes sur l’importance que le gouvernement français attache à cette affaire, poursuivit B. Tricot, ils seront balayés quand vous verrez la qualité de celui qui discutera avec vous au nom du gouvernement français. >

Jusque-là les hommes de la willaya 4 n’avaient prononcé aucun nom.
Ils avaient simplement manifesté le désir de rencontrer une "haute personnalité ". De leur côté, ni Mathon ni Tricot ne pouvaient leur dire qui les recevrait. Rien à Paris n’était décidé et la qualité - imprévue - des émissaires du F.L.N. autorisait tous les espoirs.

Celui de Tricot - peut-être le seul homme dont le général de Gaulle entendait les suggestions sur le problème algèrien - était de les faire recevoir par le Pre ?sident de la République lui-même.

L’impact serait si fort qu’il pourrait accélérer la bonne marche d’un plan de cessez-le-feu subtil mais non exempt de risques et de dangers.
Il s’agissait de "gonfler" des hommes, certes importants, mais qui pour l’heure ne représentaient que les deux cent cinquante ou trois cents ’fells’ armés qui tenaient encore le maquis algérois.

<< De toute façon, conclut Tricot, je poserai la question à propos de Ben Bella. >

Au cours du voyage un courant de confiance s’était établi entre les envoyés de l’Elysée et de Matignon et les deux nouveaux venus dans la ne ?gociation. Les pre ?cautions prises pour conserver leur anonymat, l’absence de mesures de sécurité exprimant une quelconque défiance à leur égard, les avaient bien disposés.

A l’arrivée à Villacoublay seules trois voitures attendaient garées en bout de terrain, tous feux éteints. Le sous-préfet de Rambouillet ignorant l’identité des Algériens avait été prié de venir avec sa voiture personnelle et sans chauffeur. En outre il avait reçu l’ordre d’assurer l’hébergement de cinq personnes, pendant une ou deux nuits dans une résidence située de telle façon que leur présence restât secrète. Il s’était acquitté de sa mission et avait servi de chauffeur à Bernard Tricot et Si Salah. Le général Nicot, chef du cabinet militaire de Michel Debré, était aussi au rendez-vous et avait conduit Si Mohamed tandis que le colonel Mathon s’ètait glissé derrière le volant de la troisième voiture avec, à ses côtés, Si Lakhdar.

Les trois véhicules avaient pris la route de Rambouillet dont le château sert de résidence d’été aux présidents de la République, et étaient arrivés sans encombre au pavillon de chasse isolé au cœur de la forêt. Seuls le garde chasse et sa femme les avaient accueillis et s’étaient retirés après avoir préparé le repas. Pas la moindre surveillance, nulle sentinelle à l’horizon.
Les trois chefs F.L.N., séduits par la confiance que leur faisaient leurs interlocuteurs français, leur avaient même demandé de ne jamais être séparés d’eux.
Que toujours, pendant le temps que durerait leur séjour en France, le colonel Mathon ou M. Tricot restât avec eux. Même la nuit.

Pour répondre à leur désir on avait installé trois lits dans une chambre réservée aux hommes du F.L.N. et deux dans la pièce contigüe dont on avait laissé la porte de séparation grande ouverte.

Bernard Tricot pouvait ainsi entendre un souffle fort et régulier provenant de la pièce voisine.

Qui dormait aussi profonde ?ment ? Si Salah, Si Mohamed ou Si Lakhdar ?

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