Raoul SALAN écrit au "MONDE"

, par  Jean Claude THIODET , popularité : 63%

[(Cet article précédemment publié le 12 mai 2007 vous est proposé.)]

En cet automne de l’année 1961, l’Organisation Armée Secrète ne se contente pas de convaincre les Européens d’Algérie qui sont d’ailleurs, à cette époque, acquis dans leur grande majorité aux arguments et aux objectifs de l’O.A.S.

Il faut aussi convaincre les Français de la Métropole, très éloignés, ignorant souvent la nature et la stratégie de l’organisation, soumis quotidiennement à la contre-propagande développée par le pouvoir et surtout par la presse.

À part quelques très rares journaux plus ou moins favorables à l’O.A.S., la plupart des organes de presse condamnent avec violence les animateurs du mouvement et leurs méthodes : les plasticages dirigés contre des journalistes ou des personnalités politiques hostiles à la cause de l’Algérie française ou l’attentat manqué contre le général de Gaulle, le 8 septembre 1961, à Pont sur seine.

C’est précisément une semaine après cet attentat, qui ne semble d’ailleurs pas avoir été le fait de l’O.A.S., que le général Salan décide de s’adresser à l’opinion publique métropolitaine.

Il choisit, pour ce faire, d’écrire au directeur du Monde, le très influent journal parisien du soir.

Voici le texte de cette !importante lettre :

l’agonie de l’Algérie Française

- Alger, le 15 septembre 1961

Monsieur le Directeur,

Après une semaine particulièrement fertile en évènements de première importance, j’ai décidé de faire le point devant l’opinion française, grâce à la liberté des idées qui a toujours présidé à la conception de votre journal.

Quel Français n’a été étonné du ton désinvolte et léger d’un discours prononcé (1) par le chef de l’État à un moment aussi crucial pour le présent aussi bien que pour l’avenir de notre pays ? ... Des conflits s’élèvent de toute part en métropole.
(1) Allusion à la Conférence de presse du général de Gaulle du 5 septembre 1961

L’impuissance de l’État à les résoudre frappe tous 1es esprits.
De graves atteintes sont portées à nos alliances et compromettent nos positions extérieures.
Le sentiment d’une urgence algérienne se fait chaque jour plus pressant et plus dramatique. Et tandis que les rives du Sud sont livrées à l’anarchie, tandis que la poussée du communisme se fait tout entière en direction de l’Afrique, les meilleures de nos troupes sont attirées dans le piège que leur tend l’impérialisme soviétique.

« Tout me porte donc à rompre le silence que j’ai gardé jusqu’ici. Mais les événements récents m’obligent, sans rien négliger de sujets aussi essentiels, à répondre aux prétentions d’un pouvoir qui ne recule plus devant aucun moyen pour masquer ses échecs, étouffer les malaises croissants et supprimer les dernières libertés publiques.

Tous les régimes qui reposent sur le seul exercice de la contrainte ont coutume de dériver le mécontentement populaire vers des groupes sociaux ou confessionnels .

Ceux-ci, sont montrés d’un doigt accusateur à l’opinion publique, que l’on espère aveugler par la passion.

L’autorité sans limite que nous subissons n’échappe point à cette loi. Et déjà les Français d’Afrique du Nord, et tout particulièrement ceux d’Algérie, sont en train de jouer le rôle qu’en d’autres circonstances ont pu jouer les israélites d’Europe centrale.

L’armée elle-même, que l’on savait tenue par des engagements d’honneur, gardienne de la liberté et du territoire national est entraînée dans les intrigues du pouvoir, et l’on veut lui donner l’aspect effrayant propre à maintenir le peuple français dans un état de servitude morale.

Faux complots et faux attentats

« Une autre méthode traditionnellement utilisée est la machination de faux complots et de faux attentats qui permettent de réduire l’opposition et de consolider un pouvoir chancelant.

« Voici en effet que les Français s’avisent de dresser le bilan de trois années de pouvoir personnel,
de comparer les promesses de départ et les résultats d’arrivée.

Voici en effet que les Français s’avisent qu’une autorité despotique leur a demandé d’aliéner une part de leur liberté sous le prétexte du bien général à accomplir, et que cette même autocratie a conduit la France dans un « carrefour d’impasses ».

Mais il ne suffisait pas que la confiance accordée fût inconditionnelle, il fallait encore approuver toutes les violations de la Constitution. Et voici qu’aujourd’hui le Parlement refuse le rôle figuratif qu’on lui imposait, que les représentants du peuple acquièrent une conscience plus vivante du mandat national dont ils sont les dépositaires.

Des erreurs qui ne se rattrapent pas

« Tous s’aperçoivent que le pouvoir a décidé arbitrairement de la mise en jeu de l’article 16,dont nous savons qu’il était réservé au cas exceptionnel d’une guerre.

Aujourd’hui.. le pouvoir législatif est à juste titre désireux de faire entendre la VOIX de la nation. Les masses paysannes sont acculées à faire valoir leur droit à la vie et leur légitime participation au revenu national par un appel à l’agitation de rue.

Les fonctionnaires et les ouvriers, dont le gouvernement a longtemps méprisé les organisations syndicales, peuvent s’associer demain à un mouvement de protestations générales.

Enfin l’Algérie et l’armée sont livrées à l’incohérence des décisions majeures les plus contradictoires prises par le gouvernement dans le drame qui peut, demain, éclater ici et livrer le pays au communisme.

« Cependant, peut-on douter un seul instant de l’affolement qui saisit les chefs de la nation à la pensée que des comptes doivent être rendus. Ils savent que leurs erreurs sont de celles qui ne se rattrapent pas, que le génie dont ils ont fait preuve dans la dissimulation a perdu ses effets et que les mensonges ne suffisent plus.

Aussi a-t-on cru que l’odieuse machination, mêlant l’invraisemblable au ridicule suffirait à juguler l’opposition, à faire oublier le poids d’une dictature sans traditions et sans racines, à jeter dans la pénombre les abandons consentis.

« Je ne ternirai pas mon honneur militaire en ordonnant un attentat contre de Gaulle »

« Mais n’a-t-on pas pousse l’ignominie jusqu’à laisser entendre que moi, Raoul Salan, deux fois commandant en chef devant l’ennemi, j’avais pu être l’instigateur d’une tentative de meurtre contre le chef de L’ État.

Je ne ternirai pas mon passé et mon honneur militaire en ordonnant un attentat contre une personne dont le passé appartient à l’histoire de notre nation.

Des Français égarés furent pendant l’occupation allemande frappés dans leur vie et dans leur bien, mais en aucun cas la Résistance ne s’est arrogé le droit d’exécuter un attentat contre le chef de l’État que la France s’était alors donné.

Comme le maréchal Pétain, le général de Gaulle fut investi par la volonté et la confiance nationales. Il devra rendre compte de sa mission devant le peuple de France.

Quant aux ordres que certains «  commis de l’État » m’ont attribués sans vergogne, il serait aussi impensable que je puisse les avoir donnés que de prétendre voir dans le général de Gaulle1’inspirateur d’une agression mortelle, bien faite pour lui ouvrir les avenues du pouvoir

Ma présence à là tête de l’armée d’Algérie en 1957 paraissait un obstacle à l’ambition criminelle de quelques uns qui, depuis, ont pu satisfaire leur volonté de puissance. Je suis, pour ma part, heureux que
l’ attentat de COLOMBEY n’ait pas causé de victimes, alors que la fusée de Bazooka(1) qui m’était destinée provoquait la mort de mon chef de cabinet.

La manœuvre est claire

« Vraiment, tout a été fait depuis quelques semaines pour augmenter l’angoisse dans le cœur des Français et les contraindre au silence.

On a tout d’abord dénoncé des hommes sans importance comme les véritables responsables de l’armée secrète en métropole, puis un attentat fut présenté à l’opinion sous une forme qui appelle finalement l’étonnement et l’incrédu1ité tant elle représente d’invraisemblance.

Le même jour, et par l’effet d’un hasard extraordinaire, certaines arrestations de civils permettent qu’un nouveau coup soit porté à nos grands chefs militaires.

La manœuvre est claire. Ceux qui l’ont conçue et ceux qui l’ont exécutée peuvent aujourd’hui, se rendre compte de l’extrême médiocrité des résultats obtenus. Le prestige du pouvoir en sort plus abaissé. Sa propre main consomme sa perte, et ce n’est point une charge d’explosif qui pourra raccommoder les déchirures qu’i1 a lui-même agrandies.

Le spectre de la dictature militaire

Voila tout ce que j’avais à dire sur cette méprisable affaire ; e n’en suis que plus libre pour proclamer solennellement que les généraux Vanuxem et Crèvecœur n’ont jamais exercé, à aucun moment et en aucune manière un commandement quelconque dans 1’Organisation de l’armée secrète. Ce sont des patriotes fermes et lucides, simplement. Je crois que ces hommes-là seront un jour appelés à rendre à la patrie les mêmes services qu’ils lui ont rendus dans le passé.

« Il Y a enfin l’ accusation portée par ces mêmes " commis " agitant le spectre de l’instauration d’un nouveau pouvoir personnel, voire de la dictature militaire. L’armée secrète n’est pas une faction politique. C’est une véritable armée visant à mobiliser les Français sur le terrain essentiel de la défense des libertés fondamentales, de la justice sociale et du territoire national.

L’état-major de l’O..A.S. n’est pas et ne sera jamais une équipe de remplacement gouvernementale. Il y a une Constitution, il y a aussi et surtout des Assemblées et un peuple de France

.L’O.A.S. leur apporte ses forces physiques et morales, e !le leur apporte sa foi dans l’avenir
de notre pays..

.« Veuillez agréer, Monsieur !e Directeur, l’expression de mes sentiments les meilleurs. « SALAN. »

Source : HISTOIRE POUR TOUS : hors série n°2 septembre-octobre 1977
(1) l’affaire du BAZOUKA. Dr. KOVAKS.
http://www.algerie-francaise.org/bazooka/salan1.shtml

Navigation