Mémoires d’un Paysan Bas-Breton ... " J’allais voir un pays nouveau ... "

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Mais, en revenant du phare, je trouvai un autre maître d’école assis sur l’herbe, celui-ci et ses élèves assis en rond autour de lui en tailleur breton. Ces élèves tenaient leurs cahiers sur les genoux sur lesquels ils écrivaient de droite à gauche sous la dictée du maitre, en faisant craquer leurs plumes de roseaux.

C’était l’école arabe, école de hameau sans doute, mais que j’estimais faite dans de meilleurs conditions que toutes nos écoles de français et autres. Car ce maître faisait son école partout, au soleil quand il faisait froid, à l’ombre quand il faisait trop chaud, au bord de la mer, dans le bois, sur le gazon et sur les rochers, c’est-à-dire en liberté et en présence de la nature.

Tandis que nos écoliers à nous sont renfermés, hiver comme été, dans des trous étroits, entourés de murailles où ils ne voient rien et n’apprennent rien que des mots et des phrases, aux moyens desquels ils deviennent bacheliers, imbéciles et inutiles, nuisibles à eux-mêmes et plus encore à la société.

Ce n’est pas en renfermant les oiseaux en cage qu’on leur apprend à voler et à se pourvoir de nourriture.

Et comme pour se moquer du public, on appelle chez nous écoles libres celles qui sont les mieux fermées et qui ont les plus hautes murailles.

Décréter l’instruction obligatoire dans ces conditions, comme on veut le faire aujourd’hui, c’est décréter la misère obligatoire pour beaucoup de malheureux, ou le charlatanisme et le mensonge obligatoires pour beaucoup d’autres.

Cependant les choses allaient changer pour nous. Jusque là nous n’avions encore rien vu de la vraie vie du soldat d’Afrique, c’est-à-dire les marches dans les brousses, les rochers, les montagnes, les combats, la faim, la soif et les périls à chaque instant.

Bientôt nous allions connaître cette vie, et pour longtemps.

Ce fut d’abord du côté de Tébessa que la révolte avait commencé.

Toutes les troupes de la province furent réunies dans cette immense plaine de Tébessa, dont on a tant parlé plus tard au sujet des richesses qu’elle renferme en phosphates.

Dès que toute l’armée fut réunie, nous partîmes du côté des tribus révoltées.

Nous marchâmes pendant quinze jours en tous sens jusqu’aux frontières de Tunisie où nos ennemis se retiraient quand ils se voyaient en danger.

Cependant, plusieurs tribus se soumirent, et pour mieux prouver leur parfaite soumission, nous offrirent le fameux Kouskoussou, le grand mets national des Arabes, qui consiste en viande de chèvre cuite avec des grains d’orge concassés.

Ce repas avait dû coûter cher à ces tribus : servir ainsi un grand repas à toute une division sans compter le goum, c’est-à-dire à environ dix mille bouches.

Après ça nous retournâmes à Tebessa pour des marches en zigzag.

Longue expédition

Nous partîmes en suivant toujours les frontières de la Tunisie, derrière lesquelles l’ennemi se retirait pour se soustraire à nos poursuites.

Pour éviter les surprises de cet ennemi qui joue au cache-cache, nous marchions et nous campions constamment en carré avec les bagages et l’artillerie au milieu, marche difficile et esquintante surtout dans le pays raviné, accidenté et plein de broussailles que nous avions à explorer.

C’était là en petit, comme je le disais à mon artiste, une imitation de la marche des phalanges macédoniennes. En petit assurément, puisque ces phalanges marchaient sur huit rangs serrés, de véritables murailles mouvantes, tandis que nous autres, nous ne marchions que sur cinq rangs.

Il n’aurait pas été bien difficile à des cavaliers aguerris et audacieux de percer notre carré. Il est vrai que nous étions aussi protégés par de nombreux cavaliers arabes, appelés goums qui venaient volontairement nous aider à battre leurs frères et qui formaient une grande ligne de défense mobile autour de nous.

Ces cavaliers agiles servaient encore d’éclaireurs et d’espions.

Nous ne marchions pas vite ainsi, et nous nous arrêtions souvent plusieurs jours à certains endroits. Aussi, mîmes-nous bien des semaines pour aller de Tébessa à La Calle, point terminus de l’expédition.

Là fut dissoute l’armée expéditionnaire, et chaque régiment devait gagner la garnison qui lui était assignée.

Mais si nous n’avions pas eu beaucoup de morts dans cette longue expédition, en revanche nous avions de nombreux malades par suite de grandes fatigues, de chaleur brûlante, à boire de mauvaises eaux saumâtres ou empoisonnées en coulant sur les racines des lauriers roses.

Ces malades restèrent à La Calle d’où ils furent expédiés sur les hôpitaux de Bône et de Philippeville.

Nous autres, nous remontâmes à Constantine, à notre point de départ.

Nous avions laissé beaucoup de malades à La Calle, mais à Constantine il y en avait encore. Toutes les pestes ordinaires qui s’abattent sur les troupiers à la suite des guerres, fièvres, dysenterie, choléra, typhus et autres, tombèrent sur nous comme la vermine sur les gueux.

Heureusement que notre escouade fut désignée pour aller occuper un petit poste au dessus de Constantine, là où se trouve la source qui fournit de l’eau à la ville. Sur ces hauteurs à l’air pur et où l’eau était excellente, les vilains microbes cholériques et typhiques nous abandonnèrent.

Ces bêtes-là n’aiment pas les choses pures, elles sont de la race des jésuites et des frères ignorants.

Le gardien de cette source qui était là, notre commandant, nous faisait travailler à défricher du terrain pour faire des jardins potagers et des pépinières.

Fin de l’épisode 1 ...

A paraître ... J.M. Deguignet dans " Les farouches montagnes de Kabylie"

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