L’affaire du Bazooka ? Qu’est-ce que c’est ? la véritable affaire du Bazooka nous est relatée par le docteur Jean-Claude PEREZ

, par  Jean Claude THIODET , popularité : 50%

L’AFFAIRE DU BAZOOKA : JANVIER 1957

« L’EQUIVOQUE DEBRE »

Je m’autorise aujourd’hui (c’est Jean-Claude PEREZ qui parle) à vous relater l’affaire du Bazooka, sous l’angle de mon vécu personnel, telle que je l’ai rapportée dans mon premier livre « Le Sang d’Algérie ».

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L’intérêt de cette initiative : faire toucher du doigt, une fois de plus, la réalité historique de la conjuration permanente dont fut victime l’Algérie française. Une conjuration permanente dont le général De Gaulle décida de prendre la tête opérationnellement, dès 1956. A partir des locaux de l’ancien RPF de la rue Solferino à Paris.

« Opérationnellement » car De Gaulle avait mis en place à Alger l’appareil de guerre anti-français dès 1943 : l’AML (l’Association du Manifeste de la Liberté).

Cette association regroupait quatre groupements et partis politiques :

-  le parti du Manifeste Algérien de la Liberté créé par Ferhat Abbas,
-  le parti communiste algérien d’Amar Ouezzeguène,
-  l’association des Oulémas, présidée à cette époque par Ibrahim Bachir,
-  le PPA, le Parti du Peuple Algérien, dirigé par Messali Hadj.

A propos de cette organisation des ennemis de l’Algérie française signalons que en 1943, De Gaulle ne manifestait aucun état d’âme à propos des relations privilégiées que Messali Hadj avait eues avec l’occupant : il était le protégé d’Otto Abetz, et grâce à la protection des commissions d’armistice germano-italiennes installées à Alger, il avait bénéficié de l’indulgence du tribunal militaire qui l’avait condamné en 1941, au printemps, à 18 ans de travaux forcés.

En 1956, De Gaulle était en contact avec l’Organisation Extérieure de la rébellion algérienne. Plus tard, en 1958, il utilisa Farès comme intermédiaire indispensable avec les membres de ce qui deviendra le GPRA, le 18 septembre 1958. De Gaulle, très efficacement dirigé, en sous-main et en silence évidemment, par la secte pompidolienne du capitalisme financier, utilisa pour aboutir à la mort de l’Algérie française, un effectif politique de droite… voire d’extrême droite.
Il le fit par l’intermédiaire de celui qui était son porte-parole officieux à partir de cette époque, nous parlons évidemment du sénateur Michel Debré.

Griotteray, ancien héros de la résistance, homme de droite, anti-communiste notoire et militant, partisan de l’Algérie française, se mettra au service de Debré et de De Gaulle.

Sanguinetti, homme de droite, voire d’extrême droite, qui voulait faire la révolution en France pour sauver l’Algérie française, se mit au service du général De Gaulle.

Michel Debré, lui aussi, réclamait une révolution pour sauver l’Algérie française.

Ce monde militant, animé d’un esprit résistantialiste outrancier, ou plutôt exclusif, était à la recherche d’un « sabre ». Un sabre qui assumerait le commandement en chef des forces militaires françaises en Algérie. Il crut en détenir un grâce à Griotteray, au Maroc.

Il s’agissait du général Cogny, commandant à cette époque, les forces militaires françaises au Maroc.

Forts de leur contact avec le sénateur Michel Debré et des relations gouvernementales que celui-ci avait organisées, ils prétendaient faire nommer Cogny, Place Bugeaud à Alger, au commandement en chef des forces militaires françaises d’Algérie.

Seulement, en Algérie, il y avait Salan. C’est lui qui occupait le poste de commandant en chef, et les conjurés qui prétendaient sauver l’Algérie française grâce à De Gaulle et à Cogny, ne le connaissaient pas.

Qu’importe !

Salan ? On va le flinguer !

Grâce à l’influence de Debré on fera, comme prévu, nommer Cogny au commandement en chef en Algérie.

Ainsi, comme Soustelle l’avait dit à l’un d’entre nous :

«  Avec cette affaire d’Algérie, nous ferons revenir le patron au pouvoir ».

Leur patron … c’est l’homme de la malédiction pour la France… depuis 1956… De Gaulle évidemment qui voudra accomplir le délestage économique du débouché algérien, dans le but d’augmenter la valeur ajoutée des investissements.

De Gaulle va s’illustrer, historiquement, comme l’exécuteur des exigences du capitalisme financier moderne, qui, au nom du délestage économique du débouché algérien, avait prôné le largage de ce gigantesque et merveilleux territoire qui de la méditerranée s’enfonçait jusqu’au cœur de l’Afrique.

Une Afrique qu’on allait abandonner aux outrances dont elle est le siège aujourd’hui : le massacre des chrétiens du Nigéria , au couteau, au révolver, à la machette, en est une des sinistres manifestations. Massacre organisé par les forces musulmanes du Nigéria.

Pour comprendre aujourd’hui, pour affronter demain, un demain riche avant tout du risque d’une mutation arabo-islamiste endogène qui menace la France d’abord puis l’Occident, il faut être capable de savoir ce qui s’est passé hier.

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Laissez-moi donc vous conter une partie de ce " hier", à travers l’affaire dite du Bazooka.

La prison de Barberousse, le 11 février 1957 à l’aube.

Au dernier étage du sinistre bâtiment, treize hommes terminent leur nuit. Ce sont ceux de l’isolement : c’est ainsi que l’on appelle ce quartier de la célèbre prison. Qui sont-ils ? Ils s’appellent :

Kovacs, Ortiz, Castille, Sans, Gaffory, Tronci, Féchoz, Valverde, Della Monica, Falcone, Juillier (ma mémoire est défaillante sur l’orthographe du nom), Descamps, et Perez, c’est-à-dire moi-même.

Madame Kovacs est emprisonnée dans la partie de la prison réservée aux femmes.

Ils dorment tous, chacun sur sa paillasse, dans les DEUX cellules, à l’intérieur desquelles ils sont regroupés, ou plutôt entassés.

Tout à coup, ils sont arrachés brutalement à leur sommeil par un vacarme infernal : des hurlements de fureur, des appels au meurtre et à la vengeance. S’élèvent l’Internationale, des chants du FLN interprétés par des voix haineuses au milieu des cris A mort la France, vive l’Algérie libre.

En toute sincérité, nous avons peur. Nous ne sommes que treize, sans autre protection que la porte d’accès au quartier cellulaire qui nous loge. Nous sommes répartis en deux cellules de dimensions réduites. Le dernier rempart contre une éventuelle agression, c’est justement les portes de nos deux cellules.

Pendant un court instant nous avons cru qu’une émeute éclatait soudainement dans la prison. Une émeute dont nous aurions pu être les victimes… tout logiquement.

En réalité, il s’agit de tout autre chose : nous participons par l’intermédiaire de ce vacarme, de ces chants, de cette ambiance apocalyptique, à une triple exécution capitale. Trois têtes sont tranchées. Celles de : Mohamed Ouennoure, Ahmed Laknèche, Yveton Fernand.
Ce dernier, était un militant communiste qui avait placé deux bombes qui ne firent aucune victime. La deuxième de ces bombes n’avait pas explosé, fort heureusement, car elle eût fait d’énormes dégâts dans un bâtiment de l’E.G.A. (Electricité Gaz d’Algérie) et aurait pu provoquer un effroyable incendie.

Le passage d’Yveton à la guillotine nous scandalisa, car il n’était lui-même qu’un lampiste. En l’occurrence, il n’était qu’une victime expiatoire.

Ses patrons du P.C.F. et du P.C.A. continuaient à hurler leurs appels à la haine et auraient mérité mille fois le sort d’Yveton.

Je rappelle qu’à cette époque, François Mitterrand faisait partie du gouvernement en tant que ministre de la Justice. Et qu’il accepta de faire couper la tête d’Yveton, en toute sérénité.

Quel était le motif exact de mon incarcération ? Qu’avais-je fait pour avoir mérité d’être emprisonné à Barberousse ?

Avant de répondre, il me faut revenir sur une affaire importante, l’affaire du Bazooka, .

Je rappelle les faits schématiquement.

Le 16 janvier 1957, grâce à un système d’allumage de fortune, une machine infernale expédia une roquette dans le bureau du général Salan, place Bugeaud, en plein centre d’Alger. Le général en chef venait de quitter ce bureau et le commandant Rodier fut tué parce qu’il avait pris la place du général dans ce même bureau.

Mon but n’est pas de refaire l’historique de cette affaire. D’autres que moi s’en sont chargés, André Figuéras en particulier, dans un ouvrage intéressant et instructif.

Que faisais-je en prison ? : je servais de garantie morale, tout banalement.

Je servais de caution car personne ne pouvait mettre en doute mes convictions Algérie française et mon engagement pour la défendre depuis le mois d’octobre 1955.

Pour comprendre la genèse de cet événement, il me faut, avant tout, conter l’histoire de deux roquettes, ou plutôt, de deux roquettes en voyage.

Intéressons-nous, tout d’abord, à des personnages que je situerai, sans vouloir les dégrader au sens militaire du terme, à l’échelon subalterne.

Nous avons en premier lieu un ancien officier d’Indochine du nom de Despuech, auteur d’un livre Le trafic des piastres. Dans lequel il formule de sévères griefs contre Salan. Vivant à Paris, à cette époque, il est en possession, on ne sait pourquoi, de deux roquettes.

Un de ses amis algérois Juillier le rencontre dans la capitale. Despuech lui remet les roquettes pour s’en débarrasser.
Nous sommes, je le rappelle, en 1956.
Juillier ramène ces deux objets à Alger et comme ces objets l’encombrent, il les donne à son ami Ortiz. Celui-ci, grand chasseur, se dit qu’on ne chasse pas la perdrix et le lièvre, voire le sanglier, avec des roquettes. Il décide de les confier à un de ses amis, Fernand Sans, garçon de café à la brasserie Victor Hugo, rue Michelet, à Alger.

Arrêtons-nous un instant dans cette évocation de la pérégrination des deux roquettes. Entre Despuech et Juillier, il n’existe aucune relation de caractère politique ou de caractère activiste. C’est à titre amical que Juillier débarrasse Despuech des deux objets encombrants.

En revanche, entre Juillier, Ortiz et Sans, il existe une relation politique. Ils ont été poujadistes et ils le restent encore à cette époque. Mais, jusqu’à ce triple relais, les roquettes restent des objets muets. Aucune utilisation n’en est prévue et c’est tout juste si l’un d’entre eux ne songe pas à les incorporer à la décoration de son appartement.

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Averti que ces aimables petits obus contenaient un explosif, Sans Fernand décide de leur faire poursuivre le voyage interrompu. Il les confie à un de ses amis, Robert Scire qui tenait un café place Bugeaud. Jusque-là, rien de criminel.

Aucun de ces hommes n’avait l’intention de tuer le général Salan.

Robert Scire, par prudence, décide de se débarrasser des roquettes et les refile à un de ses amis, un homme que je lui avais présenté quelques mois plus tôt, Gabriel Della Monica, sapeur pompier à Alger. Gabriel, pour des raisons de sécurité –il est père de famille– demande à un bijoutier-horloger de ses amis, Tronci Christian, qui fait partie de mon effectif anti-terroriste, de garder ces projectiles dans le coffre-fort de sa bijouterie. Pour des raisons que j’ignore, Tronci les confie à son ami Marc Descamps, un fournisseur en explosifs, qui habitait rue Cardinal Verdier à Bab-El-Oued.

Voilà pour le voyage aller des roquettes. Roquettes dont j’ignore à cette époque, l’existence et le voyage que je viens de relater.

Avant d’entamer l’étude de leur voyage retour, ou plutôt le voyage vers leur destination définitive, il me faut ouvrir une parenthèse.

J’ai dit, à maintes reprises, que mon gros effort de militantisme s’exerçait au sein du peuple d’Alger. J’ai expliqué avec fréquence ce que, selon moi, aurait dû être le comportement des Européens, dès le début de la guerre d’Algérie.

Mon organisation, celle que j’ai personnellement mise sur pied, ne portait pas de nom. Elle était dépourvue de sigle. Elle n’était animée d’aucun sentiment politique particulier. Une, idéologie dominante et exclusive, fut à l’origine d’un miracle : la foi en l’Algérie française.

Celle-ci nous suffisait.

Cette idéologie dominante fut à l’origine d’un miracle, car elle réalisa un œcuménisme doctrinal qui fédérait toutes les bonnes volontés. Il y avait, parmi nous, d’anciens socialistes, d’anciens communistes, des membres de la C.G.T. et tout leur contraire. A Bab-El-Oued, comme à Belcourt et au centre ville, s’intégraient à notre combat des anciens des brigades internationales de la guerre d’Espagne. Il n’y avait là rien d’étonnant. Soustelle lui-même avait fait partie pendant la guerre civile espagnole, d’un comité républicain pour activer la lutte antifranquiste. Et lorsqu’il exerça ses fonctions de gouverneur d’Algérie jusqu’en 1955, il avait sollicité le concours de Germaine Tillion, une femme de gauche très militante et du commandant Monteil, un fanatique de l’arabo-islamisme fondamentalisme. Pauvre Soustelle !

Les partis politiques classiques n’avaient donc aucune influence sur notre comportement : c’était d’ailleurs la condition nécessaire au regroupement des Français d’Algérie dans une structure de combat homogène, celle qui aurait permis, selon mes convictions, d’éviter l’abandon

. Le peuple français d’Algérie aurait dû prendre conscience de la force qu’il représentait s’il se regroupait. Mais unir des pieds-noirs ce fut impossible hier comme cela est impossible aujourd’hui. L’union des pieds-noirs est une utopie. Nous sommes morts à cause de ce manque d’union. Nous continuons à crever aujourd’hui à cause de ce manque d’union. Et c’est notre désunion pathologique qui facilite toutes les manipulations de la part de tous les pouvoirs qui se sont succédés depuis 1962.

Parmi ceux qui m’ont suivi et aidé dans cet effort, il y avait mon voisin Tronci, deux sapeurs pompiers, Della Monica et Falcone, Ange Gaffory, ouvrier à l’arsenal du Champ-de-Manœuvre. Descamps nous fut présenté par Tronci, Valverde était un de mes patients. Il y en avait évidemment beaucoup d’autres que je ne peux citer. Car ils étaient trop nombreux.

Kovacs était un camarade de faculté. J’ai fait toutes mes études de médecine avec lui, du PCB à la thèse. Je le connaissais très bien, nous faisions partie du même club d’arts martiaux. Après nos études, nous nous perdîmes de vue.

C’est d’une façon tout à fait inattendue, en 1956, que je le rencontrai chez Achiary, ancien patron de la D.S.T. en Algérie, ancien sous-préfet de Guelma. Celui-ci avait beaucoup de relations dans la police et il s’intéressait de très près à mon activité anti-terroriste. Kovacs et moi décidâmes alors de coordonner nos efforts et nos effectifs purent mener à bien quelques opérations anti-F.L.N.

Beaucoup d’opérations furent envisagées que nous n’avons pu mener à bonne fin : en particulier les exécutions de Farès, d’Ould Aoudia, le grand-père, et Ferhat Abbas, qui rejoignit le FLN en 1956.

Car il était établi que ces hommes étaient complices actifs du FLN.

Je rompis avec Kovacs à la fin de l’année 1956. Il ne m’appartient pas de formuler un jugement sur lui. J’ai eu connaissance des contacts qu’il avait noués à Paris, dans des milieux politiques, plus ou moins proches du Courrier de la Colère. J’ai été informé du sigle qu’il avait décidé d’attribuer à notre mouvement, parce que les hommes politiques de Paris l’exigeaient. Je pris la décision, à la fin de l’année 1956, de me séparer de lui.

J’ai expliqué à mes camarades les raisons pour lesquelles je décidai de ne plus agir avec Kovacs. Personnellement, je m’interdisai de m’incorporer à l’O.R.A.F. (Organisation de Résistance pour l’Algérie Française)–et je leur demandai de faire comme moi.

Tout le monde disposait, bien sûr, de sa liberté. Certains ont cru bon de rejoindre les rangs de cette organisation. Leurs arguments : ils estimaient être un appoint très important dans le domaine du renseignement d’une part et ils espéraient enrichir leur potentiel matériel grâce à ces contacts politiques parisiens d’autre part.

Kovacs était en contact avec le général Faure. Ainsi qu’avec le général Cogny.

Le général Faure, était une relation personnelle de Joseph Ortiz, et c’est celui-ci qui organisa une rencontre entre Faure et Kovacs. Le général Cogny fut informé des contacts de Kovacs.
Je ne sais à quel moment le général Faure décida d’agir seul.

Dès le mois de décembre 1956, il fut animé de velléités de coup de force à Alger. Il espérait, avec l’appui de certains éléments de l’armée et des poujadistes algérois, forcer le gouvernement de la IVè République à s’organiser en gouvernement de Salut Public qui aurait conduit la guerre de manière plus efficace. Il eut la naïveté de se confier à Lacoste et à Teitgen, secrétaire général de la préfecture d’Alger. La sincérité peut être mortelle quand elle s’identifie à la naïveté ! Le ministre de la Défense, Bourges-Monoury, le mit aux arrêts de forteresse et ce fut tout pour le général Faure, cette fois-ci.

Le général Cogny était en liaison constante avec Kovacs. L’initiative un peu puérile du général Faure et son élimination momentanée de la guerre d’Algérie, laissaient cependant le champ libre aux activités de Kovacs et de Cogny.

Celui-ci, nous l’avons vu, était général de corps d’armée, commandant en chef au Maroc, polytechnicien. On le disait de conviction « Algérie française » et il était très lié avec des hommes politiques de Paris, tous gaullistes.

Auprès de lui, au Maroc, intervenait Alain Griotteray qui avait repris du service comme commandant de réserve, réactivé. Parmi les relations de celui-ci, on a cité les noms de Pascal Arrighi et de Michel Debré. Deux autres personnages, Knecht et Sauvage intervenaient comme officiers de liaison entre Paris et Kovacs.

Pour toutes ces personnalités, la constitution d’un gouvernement national, c’est-à-dire décidé à gagner la guerre, supposait comme préalable absolument nécessaire que le général Cogny devînt le commandant en chef en Algérie. Pour cela, il fallait écarter Salan.
André Figuéras n’hésita pas à écrire qu’il s’agissait bien du premier complot gaulliste.
L’affaire d’Algérie constituait une excellente occasion pour ramener au pouvoir l’homme de Colombey.
Les anciens du R.P.F., devenus Républicains Sociaux, en tant que groupe parlementaire, ne travaillaient que pour cela. Mais comment écarter Salan ? On évoqua plusieurs possibilités techniques.

C’est alors que quelqu’un –comme un magicien l’aurait fait avec un chapeau– sortit les roquettes de leur retraite.

C’est ainsi que nous voyons réapparaître les engins voyageurs. Ils suffirent à inspirer les hommes de Kovacs qui songèrent à la construction d’un lance-roquette de fortune.

Les roquettes passèrent du domicile de Descamps à la bijouterie de Tronci pour parvenir entre les mains de Michel Féchoz et de Philippe Castille . C’est par cette voie qu’elles parvinrent à leur destination définitive.

L’une termina son voyage à Azur-Plage, pas loin de Sidi-Ferruch, contre une péniche à demi submergée ; ce fut le tir d’essai.

La seconde, dans le bureau du général Salan, tuant le commandant Rodier.

Ce qui domina la préparation et l’exécution de cet attentat fut l’imprudence, pour ne pas dire la désinvolture la plus totale.

A cause du fil électrique acheté à Bab-El-Oued, chez monsieur Vicient, avenue des Consulats, par Christian Tronci, à quelques dizaines de mètres de chez lui, les arrestations se succédèrent.

Gaffory d’abord, puis Tronci et enfin les autres. Chacun dénonçant l’autre comme décideur de l’achat de ce câble électrique.

Quand les policiers eurent Gaffory entre leurs mains, ils furent persuadés, dans les premières minutes de l’enquête, d’être tombés sur un complot communiste. Tout au moins ils agirent comme s’il en était ainsi.

« Comment ? Que dites-vous là ? » s’indignèrent Tronci et Gaffory, « nous avons travaillé avec le Dr Perez dans telle ou telle affaire ! »…

Donc, même si je le dis d’un ton volontairement badin, c’est bien en qualité de caution morale que je fus impliqué dans cette affaire dans laquelle je n’intervenais en aucune façon.
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Toutes ces imprudences, et je suis très indulgent, conduisirent ces messieurs de la Sureté Urbaine d’Alger à mon cabinet. C’est Robert Franq, officier de police judiciaire, qui fut chargé de mon arrestation. Il le fit les larmes aux yeux, car j’avais suivi sa femme malade, mère de quatre enfants, jusqu’à son décès au centre neurochirurgical Barbier-Hugo, lorsque j’y travaillais comme interne-résidant en 1954. Il était lui-même partisan de l’Algérie française. Il le prouva en temps voulu.

Il effectua une perquisition sommaire et ne découvrit pas une bombe artisanale, cachée sur une étagère, au-dessus de la chasse d’eau du cabinet de toilette. C’est Joseph Riza qui me l’avait confiée.

Celui-ci avait débuté ses actions anti-terroristes et jeté sa première grenade dans une opération que je dirigeais et à laquelle je participais. Nous fûmes ainsi associés du début à la fin de son engagement dans l’action combattante en Algérie. Nous nous étions rencontrés en mars 1956 chez Robert Scire qui nous avait présentés l’un à l’autre. Il s’engagea à mes côtés, dans mes initiatives anti-terroristes. Ce fut un combattant de grand courage jusqu’en 1962.

Le 6 février 1957, à ma grande surprise, comme à celle des policiers qui m’avaient interrogé pendant une garde-à-vue prolongée, et à l’instar des autres inculpés, je fis l’objet d’un mandat de dépôt.

Le juge d’instruction qui m’envoya en prison, était un cousin de mon grand-père maternel. Je l’ignorais à cette époque.

Je constituai comme avocat, Maître Goutermanoff, sur les conseils du commissaire chef de la Brigade criminelle de la Sûreté Urbaine d’Alger.

En somme, ceux qui se trouvaient en prison, pouvaient se classer en trois catégories :

-  mon cas particulier : j’étais totalement étranger à l’affaire du bazooka.

-  Ortiz, Sans, Juillier et Scire, n’avaient rien à voir avec l’attentat contre Salan, mais avaient servi de relais au voyage des roquettes.

-  Les autres : ils avaient participé à l’attentat, à des degrés très différents.

C’est le 1er avril 1957 que je fus libéré.

La prison avait cependant doré mon blason dans les milieux Algérie française et je suis encore aujourd’hui ému à l’évocation de l’accueil que m’ont réservé tous mes amis et mes patients de l’époque, lorsque je repris mes activités de médecin praticien. Car je fus accueilli à mon cabinet, 1 rue de Châteaudun à Bab-El-Oued, par une grande quantité de bouquets de fleurs expédiés par de nombreux commerçants du marché de Bab-El-Oued, musulmans pour une grande partie d’entre eux.

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