Témoignage de Alain R. PEREZ
Mais les deux véhicules démarrèrent en trombe malgré l’injonction. Comme pour faire bonne mesure, au passage, des coups de fusil furent tirés depuis l’un des GMC sur le rideau métallique de Bastos.
A ce moment, je perdis de vue les soldats et leur camion. Il me semblait qu’ils seraient très rapidement hors de portée : c’était mal connaître la redoutable efficacité des pistolets mitrailleurs.
Dès lors un feu nourri fut déclenché par les hommes du commando qui avaient, avant cela, caché puis récupéré leurs armes dans la boulangerie. C’est depuis l’angle de celle-ci qu’ils envoyaient de courtes rafales dans ce que l’on savait être les zouaves mais que, depuis les trottoirs sur lesquels nous nous tenions recroquevillés, nous ne pouvions voir.
En revanche, les hommes armés sur lesquels je fixais mon regard se tenaient de coté en rang d’oignon alternant coups de feu et retrait du buste afin d’éviter les tirs de riposte. Puis le claquement des mitraillettes cessa aussi soudainement qu’il avait commencé, laissant à la brusquerie du silence le soin de nous préparer à ce qui allait suivre.
Comme il me semblait que tout danger était écarté je me hasardai à aller dans la petite rue, pensant naïvement qu’après l’échange de tirs, les soldats s’étaient éloignés. Mais dés que j’eus dépassé l’angle de la boulangerie une vision cauchemardesque me frappa de plein fouet : L’un des camion paraissait garé le long du trottoir. A l’arrière je voyais deux corps couchés : à côté de ceux-ci un soldat encore assis regardait devant lui, hébété, une longue plainte s’échappait de sa bouche. De son casque relevé deux filets de sang glissaient le long de son visage.
Curieusement je prends conscience aujourd’hui que ses yeux étaient d’un bleu très pale.
Un autre, soutenu par les aisselles par l’un des hommes du commando, était ramené vers le trottoir de droite pour y poser sa tête comme s’il s’agissait d’un oreiller. Attention respectueuse mais dérisoire envers ce jeune homme grand et mince qui portait une fine moustache et dont le trou au milieu de la poitrine ne laissait pas espérer qu’il puisse s’en remettre. Du reste, s’il n’était déjà mort cela dut arriver dans les instants qui suivirent.
L’autre GMC se trouvait un peu en avant du premier. Il était monté sur le trottoir et je ne serais pas étonné qu’il ait percuté le mur. A l’intérieur c’était la même scène de carnage qui s’y laissait entrevoir. Je me trouvais alors à huit ou neuf mètres du camion le plus proche et à une quarantaine du second. Or, ce que je voyais devant moi, ne m’incitait pas à aller plus loin. Avec la même promptitude qu’ils avaient mise pour stopper la fuite des véhicules, plusieurs des auteurs de l’embuscade, aidés par d’autres, s’empressèrent de porter secours aux blessés, mais je crois bien que la plupart des soldats touchés étaient morts. Seul l’un des jeunes zouaves, miraculeusement indemne était emmené à pied par quelques personnes qui s’efforçaient de le rassurer sur son sort. Loin d’être convaincu, ce dernier répétait entre deux sanglots "vous allez me tuer !"... Je ne sais pas ce qu’il est advenu de lui mais je suis certain qu’il ne lui a été fait aucun mal parce qu’il n’était pas dans la mentalité ambiante de s’en prendre à une personne désarmée, exception faite pour ce qui était de l’ordre de la vengeance consécutive à un attentat.
Quand on est "pieds noirs" on sait ce genre de chose.
Encore sous le coup de la stupeur, je regardais les gens s’affairer devant moi, comme s’ils pouvaient par leur action effacer la tragédie qui venait d’avoir lieu. Pour ma part j’étais inopérant, plongé comme il m’est peu arrivé de l’être, dans quelque chose qui ressemblait à une incapacité à prendre la mesure de ce qui venait de se passer, tout en sachant que l’irrémédiable venait d’être atteint aussi sûrement que les victimes de cette fusillade l’avaient été.
Voici donc la forme sous laquelle je vous restitue ces sinistres évènements, ainsi que la réflexion qui les accompagne. Le tout demeure intact dans l’un des tiroirs de ma mémoire. J’ai ouvert aujourd’hui celui-ci parce que j’estime que, d’une manière générale, la vérité historique souffre trop d’approximations et que de ce fait, récupérée, elle est trop souvent mise au service de la politique du moment. Combien de récits, non ou mal communiqués, seraient à même de bouleverser le contenu des cours dispensés dans les collèges et les universités, s’il existait une volonté d’aborder l’histoire avec objectivité . On peu rêver !...Ceci explique mon souci de n’affirmer que ce dont je suis sûr et de n’émettre d’hypothèse sur les sujets graves que lorsque plusieurs facteurs convergent pour offrir une réponse, fut-elle dommageable pour notre cause.
C’est aussi le prix à payer pour que soient un jour, peut-être, dénoncés les mauvais procès qui nous ont désignés comme des gens avides qui ne voulaient que protéger leurs privilèges et, de nos bourreaux, à la fois, des victimes et des héros.Je me tiens à la disposition des créateurs du site pour aborder le reste des évènements qui se sont poursuivis tout au long et même au delà de cette triste journée. Par ailleurs, je les remercie d’inscrire ces lignes dans leurs pages en soulignant que, je les utiliserai peut-être, si d’ aventure je me dotais d’ assez de courage pour les intégrer dans un ouvrage portant sur notre histoire.
Alain Robert PEREZ,Né le 5 mars 1943 au 18 rue Cardinal Verdier Bab-El-Oued ALGER
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