Pétrole et hommes sur voie unique

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 Escortes

La mise en route des trains de pétrole allait bien sûr bousculer la routine de la protection du trafic ferroviaire.

Les escortes seraient plus nombreuses, les balayages plus fréquents, la nuit notamment, et probablement plus offensifs pour perturber l’adversaire dans son action.

La nécessité d’accroitre la présence militaire sur le réseau se traduisit par la réception de nouvelles draisines et par le besoin consécutif de former de nou-
veaux personnels pour les conduire.

C’est ainsi qu’avec quelques hommes choisis en fonction de leur qualification professionnelle .. faute de cheminots on prenait souvent des chauffeurs routiers ... ( l’utilisation judicieuse des compétences !) je partis en stage de formation d’une dizaine de jours aux “Ateliers de la Traction” de Sidi-Mabrouk dans les faubourgs de Constantine.

Au programme : on roule et on apprend la signalisation et les règles du trafic ferroviaire sur voie unique.

A l’issue du stage, on passe l’examen de conduite comme tout autre cheminot et sans tambour ni trompette on commence les balayages ...

’Mon colonel’ toujours prévoyant m’avait chargé pendant ce stage et en sus de ma propre formation, de rédiger un petit ’Mémento du Draisineur’ une sorte de vade-mecum à l’usage des nouveaux conducteurs de draisines aux
fins qu’ils n’oublient pas les règles de circulation, mais aussi leurs obligations militaires de circonstance.

C’était déjà le principe de précaution, en quelque sorte !

 La ronde des généraux ...

En ce début de l’année 1958, à une encablure de la fameuse kermesse du 13 Mai, le petit monde militaire de l’Est algérien était vraiment en effervescence.

L’acheminement du pétrole du Sahara vers la Métropole mobilisait une grande partie des énergies du commandement ... ça bouillonnait sous les képis étoilés !

Les uns après les autres, presque chaque semaine, ils venaient se faire expliquer et commenter le dispositif de protection de “la ligne du pétrole”...

Il faut savoir que la visite d’un général dans une petite garnison de banlieue est un événement considérable nécessitant une mobilisation quasi totale, en particulier de ceux qui sont hiérarchiquement les plus exposés.

C’est mathématique et incontournable.

Le PCVF ne désemplissait pas ... à chaque fois on était tous de corvée de général ... et, pour ma part je commençais vraiment à saturer.

Toujours les mêmes boutons d’uniforme qu’il fallait astiquer au Miror ... toujours la même attente sous un soleil de plomb ou dans un froid glacial ... toujours les mêmes salamalec ... les mêmes questions insipides du visiteur
qui, visiblement, n’en avait pas grand chose ’à cirer’... à la fin, ça lasse !

Seul ’mon colonel’ était aux anges ... Il brillait de tous ses feux parmi les étoiles.

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< Pourquoi n’avez-vous pas obéi à mes ordres... ? >

Cette apostrophe, lancée d’une voix forte sur un ton arrogant me cueillit à froid dans le compartiment moteur du locotracteur.

Je reconnus immédiatement la voix de rogomme de ’mon colonel’.

La veille, en effet, j’avais reçu l’ordre de revêtir ma tenue de gala pour accueillir le général commandant le secteur accompagné d’un “Quatre Etoiles” venu d’Alger...

C’était l’apothéose pour ’mon colonel’ !

Mon regard croisa celui du mécanicien qui oeuvrait avec moi à la remise en route de ce foutu moteur qui refusait, sur l’instant, tout compromis acceptable ...

Nous étions tous deux en treillis maculés de cambouis et imprégnés de gas-oil des pieds à la tête. Nos regards se croisèrent et d’un clin d’oeil de connivence on se réconforta mutuellement.

Posant mes outils et prenant alors mon courage à deux mains, je m’extrayais de l’inconfortable position dans laquelle j’étais et sortis sur la passerelle de la loco.

En contre bas sur les voies du hall des machines, un attroupement ultra galonné me fixait intensément.

Le silence était de plomb.

Pour me donner une contenance et faire passer la chose, je tentais un garde-à-vous irréprochable malgré l’ankylose et saluais ces messieurs, main gluante au calot ...

“Excusez-moi mon colonel, répondis-je l’air penaud mais le locotracteur est revenu en panne du balayage de ce matin et il était urgent de le réparer pour que la mission de nuit prévue ce soir, puisse avoir lieu sans problème ”

“Une panne ... quelle panne ? “

“Probablement une prise d’air sur le circuit de gasoil, mon colonel, comme d’habitude ...”

“Vous auriez du m’en tenir informé ... et vous ne l’avez pas fait “ rugit-il ...

A ce moment précis, tout se précipita ...

“Laissez Colonel et attendez moi ici “ lui dit le Quatre-Etoiles-venu-d’Alger qui d’un bond grimpa sur la passerelle et arriva sur moi la main ouverte.

Je lui tendis mon avant bras gauche -le moins sale- en bredouillant l’inévitable “mes respects, mon général “ auquel il répondit par une tape amicale sur l’épaule en me poussant dans le compartiment moteur.

Il aperçut alors le mécano médusé, lui tendit la main, la serra sans se préoccuper du reste, prit un chiffon pour essuyer les bavures et entama la conversation.

“Alors, les gars, qu’y a-t-il, qu’est-ce qui se passe dans cette mécanique ... ? Evidemment, vous ne disposez pas d’un engin de rechange pour faire face à des imprévus comme celui-ci.

Je vais voir cette question avec votre chef de corps.

Mais racontez moi ce que vous faites.

Racontez-moi comment se passent vos balayages ?

Dites moi tout, ça m’intéresse au plus haut point ... “

Puisqu’il le souhaitait avec insistance, je ne lui épargnais aucun détail.
Sobrement, mais sans rien omettre, je lui racontais notre pain quotidien ...

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Chaque nuit, près du hall des machines, les deux draisines attelées aux wagons plats utilisés la veille, attendaient leurs servants..

Bien avant l’aube, des ombres furtivement éclairées par la lueur d’un briquet allumant la première cigarette animaient soudain le bout du quai.

Puis, quelques lampes électriques se mettaient à danser comme des lucioles autour des engins.

Chacun s’affairait selon sa tâche, sans un mot, comme un automate, les doigt de plus en plus gourds dans le froid intense.

Puis, dans un nuage de fumée noirâtre accompagné du claquement sec et chaotique des injecteurs, on lançait les diesels.

Les armes lourdes étaient peu à peu mises en place sur leurs supports et approvisionnées en munitions.

Le premier contact radio était établi dans le chuintement des hauts parleurs :

“Canari .. appelle Eléphant, Canari appelle Eléphant, me recevez-vous ? Parlez ... “

“Ici Eléphant, affirmatif, je vous reçois 5/5, salut les gars le café était bon ? “

“Bof ! ... dégueulasse, comme d’habitude. “

Puis on basculait l’aiguillage vers la voie de garage des wagons et l’une après l’autre, les draisines allaient accrocher ou décrocher leurs wagons plats, selon le choix du jour ...

Les draisines revenaient ensuite sur la voie principale devant la gare pour obtenir du dispatching ( le bureau de la régulation du trafic ) l’autorisation de départ.

Toutes ces manoeuvres préalables étaient supervisées par Hamou, le brigadier de manoeuvre, enfoui dans un cache-nez et surmonté de son inamovible chéchia tronconique ...

Dans ces montagnes des Aurès, hiver comme été, les nuits étaient très souvent glaciales : moins dix ou moins quinze l’hiver et très proches de zéro en été.

L’Afrique du Nord est un pays froid où le soleil est chaud.

Chacun fermait alors l’encolure de sa veste matelassée, enfilait son passe-montagne, ses gants troués, enroulait son chèche autour de son cou, installait son casque lourd sur le tout, en bouclait la jugulaire et spontanément éteignait sa cigarette pour ne pas se faire ’allumer’ en
cours de route par un tireur isolé.

Puis à cinq heures, tous feux éteints quand le clair de lune était suffisant, les draisines à vue l’une de l’autre s’enfonçaient dans la nuit.

A partir de ce moment là et jusqu’au premières lueurs de l’aube, pas un mot ne passait les lèvres.

Seul le ronronnement du moteur, le claquement sec des roues sur les inter-rails ... ta-ta-tane ... ta-ta-tane ... ta-ta- tane ... ta-ta-tane ... et le chuintement ininterrompu de la radio du bord étaient perceptibles.

Le visage tendu et l’oeil fixé sur ce qu’on essayait d’apercevoir devant la draisine ... sans y parvenir bien sur ... la peur au ventre, on serrait les fesses en essayant de ne pas le laisser paraitre à son voisin.

L’homme est comme ça. Il a sa fierté. Quand il a les jetons, il ferme sa gueule.

Si tout allait bien, la promenade se déroulait ainsi jusqu’au petit jour ...

Quand il commençait à poindre, les nerfs se relâchaient un peu. La lumière rassure et au fur et à mesure que la perception périmètrique de chacun s’améliorait, la peur diminuant d’intensité, quelques mots commençaient à
s’échanger.

Timidement, on émergeait de sa trouille sans l’oublier totalement car la balade n’était pas encore achevée.

Mais maintenant on pouvait regarder les traverses et se dire que sous celle-ci ou bien encore celle-là ... selon le choix instinctif de l’oeil, il pouvait y avoir une mine.

Sitôt passé l’endroit, on pouvait respirer jusqu’à ce qu’une prochaine accroche à nouveau le regard ... et l’angoisse renaissait instantanément.

Et puis, et puis ... bien répertoriés dans la mémoire de chacun, il y avait les PK ( points kilométriques) où d’autres balayages avaient sauté .... et surtout ceux auxquels on avait participé et dont on avait été le spectateur impuis-
sant, en direct ou en différé...

Ces endroits-là étaient maudits ...

On ne peut se débarrasser du souvenir de l’explosion d’une mine sous un
engin de douze tonnes, soulevé comme fétu de paille à plusieurs mètres de hauteur, dans un fracas de tonnerre disloqué par le souffle et retombant à vingt mètres de là dans un nuage de poussière de feu et de sang.

On ne peut pas oublier le visage des camarades qui laissèrent là, le temps d’un éclair, leur vie de vingt ans.

Rien à faire, quand on passait devant ces PK, à chaque fois la haine prenait la tête et la peur serrait les couilles.

Qu’il neige à gros flocons, que les fleurs du printemps parsèment les prairies ou que le sirocco brûlant caresse les cimes ... on en passait par là !

Certains conducteurs de draisines ont parcouru ainsi plus de cent mille kilomètres de balayage pendant leur temps de service militaire ...

Sans désemparer !

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Le ’Quatre Etoiles’ parut satisfait de mon récit.

Depuis un long moment ... les autres, en contre-bas, prenaient racine.

Il sortit enfin sur la passerelle de la loco et prenant la rambarde à pleine main comme une tribune improvisée, il déclara tout de go à son aréopage :

“Voilà, messieurs, un bel exemple de ce dont l’armée française a besoin ...
Voilà des gens sérieux et motivés (sérieux, d’accord , mais motivés ? ...
Enfin bref, passons ! ) qui n’ont qu’une priorité : leur mission. Je les en
félicite. Voilà le vrai visage de la jeunesse française du contingent. Méditons
cet exemple, Messieurs, méditons le bien ... “

J’étais gêné, très gêné par ce coup de brosse à reluire tout à fait inattendu.

L’attitude et le boniment du général fleurait le règlement de compte à plein nez.

’Mon colonel’ était furieux ... ça se lisait sur sa figure !

Lui le maitre d’oeuvre de cette affaire avait été mis hors du coup devant tout le monde par le grand chef ...!

C’était inadmissible. Qu’est-ce que j’allais prendre, en retour....

Quant au second locotracteur... ce fut comme l’arlésienne on en parla, on en reparla ... mais il ne vint jamais.

Ainsi allait la vie du rail en Algérie ...

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