Ce 26 Mars 1962 ...
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Les pieds des cadavres dépassent du plateau et brinquebalent à chaque cahot. Un prêtre à longue barbe est agenouillé près des corps sanglants.
Il murmure une prière. Une jeune femme exsangue, trempe un drapeau tricolore dans une flaque de sang.
Des soldats progressent en colonne le long de la rue d’Isly.
Alors elle leur crie : << Pourquoi, pourquoi ?... Pourquoi avez-vous fait ça ? > Puis elle éclate en sanglots.
Chez Claverie, une boutique de frivolités située face à l’immeuble de la Warner Bros, rue d’Isly, on dégage deux cadavres
qui ont basculé dans la vitrine parmi les mannequins hachés par les rafales.
Le soir de ce 26 mars, à la morgue, 46 corps attendront qu’on vienne les reconnaître.
La tragique fusillade a fait 46 morts et 200 blessés. Beaucoup ne survivront pas à leurs blessures.
Les tirailleurs ont dix blessés, dont deux très graves.
Reprenant leurs esprits les Algérois fuient maintenant le lieu du massacre et vont se réfugier chez eux, abasourdis devant l’atroce réalité : l’armée a tiré sur la foule. L’inimaginable s’est produit.
Cette fois la population est définitivement abattue.
Pendant toute la soirée on va téléphoner à ses parents, à ses amis, pour prendre des nouvelles.
Pour se rassurer aussi.
Les bruits les plus fous courent alors dans Alger. Dans l’excitation des conversations les tirailleurs du 4° R.T. se transforment en fellaghas, on a vu l’insigne de la willaya 4 peint sur leurs casques !
Ils ont ouvert le feu sur une foule désarmée et pacifique. Ils ont achevé des blessés ...
L’O.A.S. amplifie ces bruits. C’est son ultime espoir de reprendre en main une population qui vient d’être durement touchée.
Le colonel Vaudrey qui a provoqué la manifestation et qui y a assisté d’un appartement du centre d’Alger n’a plus que ce moyen de se justifier. Non ! L’O.A.S. n’a pas attaqué les forces de l’ordre.
Personne n’était armé. C’est une provocation délibérée du pouvoir. De Gaulle a ordonné que l’on tire sur la foule.
La réalité est bien différente. Elle n’excuse pourtant pas le massacre.
La seule question qui restera sans réponse est celle-ci : qui a tiré le premier ?
Les officiers et soldats du 4° R.T. affirmeront que la première rafale est partie de l’étage supérieur du 64, rue d’Isly.
L’O.A.S. dira que les "arabes" ont ouvert le feu sur la foule. Qu’importent ces querelles ? Seuls les morts comptent.
Il est indéniable que l’O.A.S. avait donné l’ordre de manifester sans armes.
Il est non moins indéniable que trois armes automatiques ont pourtant été repérées en plein cœur de la fusillade.
L’une au 64 rue d’Isly, l’autre dans l’immeuble de la Warner, la troisième rue Alfred-Lelluch. Sitôt après le drame on retrouvera des traces d’huile et des douilles de F.M. sur les lieux. La présence du fusil mitrailleur au 64 rue d’Isly sera d’ailleurs confirmée par la concierge et les locataires de l’immeuble situé en face, au n° 57.
Les emplacements de sept autres armes ayant tiré sur la foule et sur les forces de l’ordre seront localisés à la suite de l’enquête ouverte au lendemain du 26 mars. Le recoupement des témoignages venant des bords les plus divers le prouve avec exactitude.
Il n’en est pas moins vrai que les tirailleurs ont tiré. Très exactement 1135 balles de mitraillettes Mat 49, 427 de fusils MAS 56 et 420 de fusils mitrailleurs AA 52.
Cent-deux tirailleurs ont fait usage de leurs armes dont 15 Européens sous-officiers ou appelés.
Mais si ces troupes aguerries au combat en campagne avaient tiré toutes ces balles sur la foule compacte des manifestants ce n’est pas 46 morts mais des centaines qu’on aurait eu à déplorer.
Quant à l’histoire des casques peints "aux insignes de la willaya 4" , voici ce qu’il en est :
Six hommes du 4. R.T. avaient en effet tracé des marques de reconnaissance sur leur casque, cinq musulmans : Moharned Hammadi (une tache verte), Mohamed Ghezala (une bande verte), Aïssa Ziane (une tache verte), Bouhoun Mohamed (une tache verte) et Beradia (une bande verte et trois taches).
Illettrés ils avaient trouvé ce moyen de reconnaitre leur casque lourd. Quant au sixième soldat, un Européen, Jean-Claude Habib, il avait simplement tracé ses initiales J.C. H. sur le devant de sa "casserole".
J’ai cherché à savoir si d’anciens rebelles incorporés au 4° R.T. se trouvaient sur les lieux du massacre.
Quatre ex-MNA de Bellounis se trouvaient rue d’Isly, tous farouches anti-FLN engagés volontaires depuis 1959-60 ou 61, et un ex-FLN, engagé en août 61. Un ex-MNA et un ex-FLN se trouvaient bd Bugeaud. Seul Ghezala Mohamed, ex-MNA, avait une bande verte sur son casque !
En outre tous les tirailleurs étaient encadrés de sous-officiers ou officiers français qui n’ont assisté à aucune provocation de leur part. L’hypothèse, pratique pour l’O.A.S.. tombe à l’eau.
Les responsabilités de ce drame atroce sont partagées. Il est certes criminel d’avoir jeté des tirailleurs musulmans dans la fournaise d’Alger, compte tenu de l’attitude européenne des semaines précédentes.
Et de les avoir placés aux "premières loges".
Il n’est pas moins criminel d’avoir poussé la population européenne à manifester, en ayant placé des armes automatiques sur les lieux où l’affrontement était inévitable.
MEME SI CES ARMES N’ONT PAS TIRE LES PREMIÈRES.
Ce qui n’est ni certain ni prouvé.
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