Ce 26 Mars 1962 ...
Les barrages établis, Poupat envoie son adjoint le capitaine Ardouin du Parc au quartier d’Orléans. Il faut savoir quels sont les ordres.
En effet le colonel Goubard, grand patron du 4° R.T., ne sait toujours rien de la mission assignée à ses compagnies.
Il se trouve à cette heure sur les hauts plateaux de l’Atlas saharien avec le reste de ses moyens et d’autres unités. Il est parfaitement tranquille. Il croit ses tirailleurs en réserve dans les bases de Douera et Dely Ibrahim !
Au quartier d’Orléans un commandant d’artillerie donne les consignes au capitaine Ardouin du Parc :
<< Vous devez bloquer le square Laferrière. Si les manifestants "insistent", ouvrez le feu. >
Ardouin demande une confirmation écrite - selon le règlement. On la lui refuse !
Au bastion 15 le commandant Poupat, informé, réunit ses commandants de compagnie.
<< Je reçois l’ordre d’arrêter la manifestation par tous les moyens y compris par le feu. Mais je n’exécuterai pas cet ordre dont la confirmation écrite ne m’a pas été donnée. Alors interdiction d’ouvrir le feu sauf si, comme à Bab El-Oued, on vous tire dessus depuis les immeubles. >
Chaque capitaine rejoint alors ses hommes et transmet les consignes.
Le capitaine Techer, commandant la 6° compagnie, prescrit, dans le cas où la troupe serait trop "pressée", de tirer quelques coups de feu en l’air.
Fatale imprudence.
Il est 14 heures 15. La foule commence à se masser sur le plateau des Glières. Les moyens matériels mis à la disposition du 4° R.T. par Alger-Sahel se révèlent très vite insuffisants.
Il n’y a de chevaux de frise que pour le boulevard Carnot, la rue Lelluch et la rampe Bugeaud. Celui de la rue d’Isly est trop court. Les tirailleurs du lieutenant Ouchene Daoud sont très vite en contact avec les manifestants.
Un barrage militaire mis en place rue Charles- Péguy entre les Facultés et le plateau des Glières a été emporté à coups d’amicales bourrades dans le dos et de baisers féminins.
Sur le boulevard Laferrière, entre le Monument aux Morts et la Grande Poste, la foule grossit. Par milliers les Européens répondent à l’appel de l’O.A.S., se massent sur le plateau qui semble leur avoir été abandonné.
< AL-GE-RIE-FRAN-ÇAISE... L’AR-MEE-AVEC-NOUS >... les slogans relaient les Marseillaises qui fusent aux quatre coins des Glières.
On entonne les " Africains ". Le cortège se forme. En tête, de très jeunes gens, presque des gosses, en blue-jeans et chemises roses ou bleu ciel - l’uniforme de la jeunesse d’Alger, le printemps venu - brandissent des drapeaux tricolores.
Hommes, femmes, enfants les suivent. Car on est venu en famille. Il y a même des vieillards qui marchent à petits pas.
Le succès de la manifestation dépasse tout ce qu’on pouvait attendre.
Tout Alger est descendu pour " voler au secours de ceux de Bab El-Oued ".
Les premiers rangs du cortège hésitent. Le bd Carnot, la rue Lelluch, la rampe Bugeaud sont bouclés par des chevaux de frise.
Derrière, sur deux rangs, les tirailleurs ont l’arme au poing.
Une seule voie semble moins hostile : la rue d’Isly.
Le lieutenant Ouchene a disposé ses hommes en travers de la rue. Le seul élément de barbelé, insuffisant, est contourné sans difficulté.
Pourtant les manifestants hésitent encore.
Les tirailleurs algériens sont tendus.
Quelques instants auparavant une vingtaine de jeunes gens et de jeunes filles brandissant un drapeau O.A.S. les ont insultés.
< On se retrouvera, espèces de fellaghas... >
La plupart des tirailleurs ne parlent pas français. Au passage ils n’ont reconnu que le mot fellagha. La tension monte.
Les armes sont braquées contre la foule. << Vous n’allez pas nous tirer dessus >, crie un homme.
Le lieutenant fait relever quelques canons de M.A.T. puis s’avance vers la foule, les bras en croix.
< Halte ! > crie-t-il. Il est blond, rose, parait très jeune sous son képi bleu recouvert d’une housse kaki. Il a des jumelles en sautoir, un pistolet au côté.
Les manifestants voient en lui un " Européen ", et non plus un quelconque de ces musulmans menaçants.
On ignorera toujours qu’il est kabyle et s’appelle Ouchene Daoud.
Un homme d’une quarantaine d’années, en costume marron clair, le regard caché par des lunettes aux verres fumés s’approche :
<< Mon lieutenant, on veut simplement aller secourir ceux de Bab El-Oued. On ne fait rien de mal. Vous êtes français comme nous ... >
<< Impossible, j’ai des ordres. >
Ouchene, devant les supplications de l’homme et celles d’un porte-drapeau qui l’accompagne, laisse passer individuellement une trentaine de personnes. Soudain le porte-drapeau revient vers le barrage.
<< Allez, venez, crie-t-il. On passe un à un par toutes les rues possibles. Allez ... TOUS A BAB EL-OUED. >
Environ trois cents personnes se précipitent, bousculent les tirailleurs de plus en plus affolés.
Non seulement le barrage est brisé mais les hommes sont pris à revers.
En effet AUCUN BARRAGE N’A ÉTÉ PRÉVU dans l’avenue Pasteur.
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