Alger 1957 : La bataille d’Alger

, par  Jean Claude THIODET , popularité : 2%

Alger 1957 : la terreur, la mort et les larmes

26 janvier 1957. Alger. Il est 17 heures.

Dans un bar du centre de la ville, l’Otomatic, rendez-vous des étudiants et des jeunes Européens, deux jeunes filles algériennes boivent un chocolat chaud. Après avoir payé leurs consommations, elles se dirigent vers les toilettes, déposent un petit paquet et quittent le bar, d’un pas nonchalant.

Dans le café d’en face, la Cafétéria, une autre musulmane glisse discrètement une boite sous le juke-box.

Quelques centaines de mètres plus bas, au Coq Hardi, une troisième Algérienne dépose un sac sous le pied de fonte de son guéridon et s’en va.

A 17 h 25, la première bombe éclate à l’Otomatic. On entend des cris, des hurlements. Les badauds s’attroupent. On évacue les premiers blessés.
A 17 h 30, une deuxième bombe souffle la Cafétéria.
A 17 h 35, une troisième enfin éclate au Coq Hardi.
Les lourdes vitres de la terrasse volent en éclats, frappant et mutilant les consommateurs.

En dix minutes, les trois bombes auront causé la mort de quatre personnes, et grièvement blessé ou mutilé soixante innocents.
Face à cette situation, de jour en jour plus tendue et plus grave, que compte faire le gouvernement français ? Comment ramener la paix et préserver la vie des habitants d’Alger ?

Depuis le milieu de l’année1956, le gouvernement français voit le climat se détériorer en Algérie.
Aux attentats du F.L.N. (Front de Libération National) répondent les représailles de la police.
C’est l’escalade de la violence.

Au début de l’année 1957, Jean Mairey, directeur général de la Sureté nationale, remet un rapport confidentiel à Guy Mollet où il n’hésite pas à émettre certaines réserves sur l’attitude des civils et des militaires au pouvoir. La répression sanglante, selon ce haut fonctionnaire imprégné d’humanisme, ne peut que durcir la position de la population musulmane d’Algérie.

A l’appui de ses dires, il cite l’incident de Médéa du 26 décembre 1956.

Ce jour-là, deux spahis sont tués par des membres du F.L.N.
Aussitôt, la troupe organise des représailles contre les civils de la région.

Les soldats font irruption dans le village, tirent sur les paysans, écrasent les blessés avec des automitrailleuses, lâchent des chiens sur les fugitifs.
Ce massacre horrible entraîne l’adhésion au F.L.N. des jeunes gens de la région jusque-là hostiles à l’organisation rebelle.

« Et, conclut Jean Mairey, j’écris sans passion et sans joie parce que ma conscience me force à le faire. Je ne peux m’empêcher de penser, face à tant d’incompréhension, que bien des choses eussent changé avec d’autres méthodes. »

Une dangereuse chimère

Le directeur de la Sureté attire ensuite l’attention du gouvernement sur les moyens mis en oeuvre pour lutter contre le terrorisme.

« Ainsi, écrit Jean Mairey, l’action directe des terroristes musulmans, à laquelle est venue s’ajouter, au cours des derniers mois, celle du Parti Communiste algérien clandestin, a fini par donner des arguments aux ultras qui ne demandaient que de telles justifications à leurs propres activités...

« A ceux, s’il en demeure encore, qui se bernent de l’illusion de la seule solution du problème algérien par la force - de l’armée et de la police conjuguée- je réponds que c’est là une dangereuse chimère parce que désormais irréalisable. Le fossé est trop large, la haine trop intense, l’incompréhension trop totale, après trop de violences et trop d’injustices pour que l’Algérie redevienne, sans de grands bouleversements, une unité réelle... Le sort de l’Algérie est entre les mains des politiques... »

Rétablir, coute que coute, l’ordre en Algérie

Au moment où ce rapport parvient à Guy Mollet, le gouvernement français apprend que le F.L.N. prépare une grève générale pour le 28 janvier 1957, à Alger.

La police, estime Guy Mollet, ne pourra, à elle seule, enrayer la grève. Dans l’état actuel des choses, seule l’armée rétablira le calme. Le ministre-résident Robert Lacoste fait alors appel au général Massu et à sa 10e D.P. (division parachutiste). Bourges- Maunoury , le ministre de la Défense, entérine la décision.

Massu aura carte blanche et recevra tous les pouvoirs.

Le Préfet Serge Barret, entré en fonctions à Alger le 11 décembre 1956, publie le 7 janvier 1957 un arrêté en ce sens dont voici le texte :

« Article premier : Sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe, à dater de la publication du présent arrêté, à l’autorité militaire qui exercera, sous le contrôle supérieur de l’IGAME, préfet d’Alger, les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile.
« Art. 2 : Pour le département d’Alger, délégation est donnée à l’autorité militaire pour l’exercice des pouvoirs prévus par l’article 1.
« Art. 3 : Le général Massu, commandant de la 10e division parachutiste et le groupe de subdivisions d’Alger, et le secrétaire général de la préfecture d’Alger chargé de la police générale sont chargés, chacun en ce qui les concerne, de l’exécution du présent arrêté qui sera publié au Journal Officiel de l’Algérie. »


Affiche distribuée par l’armée en janvier 1957.

Tout en combattant le terrorisme, Massu essaie de convaincre les populations musulmanes que la France demeurera en Algérie.

Pourquoi le choix du gouvernement s’est-il arrêté sur Massu ?

Ce dernier a la réputation d’être un soldat de valeur qui ne se mêle pas de politique ; Gaulliste de la première heure, compagnon de la Libération, très attaché à la notion de discipline, Massu reçoit un ordre et l’exécute sans poser de questions.
C’est un homme d’action avant tout.

Pour toutes ces raisons, Massu devient le fer de lance de la politique française en Algérie. Il lui faut rétablir l’ordre et, pour ce faire, utiliser tous les moyens contre l’organisation rebelle qui ne cesse de mettre en oeuvre les méthodes les plus atroces pour faire régner la terreur à Alger et dans le reste du pays.++++

Le maintien de l’ordre en Algérie : une tâche redoutable

Après la publication de l’arrêté préfectoral, Massu rend visite à Robert Lacoste,le ministre-résident et à Raoul Salan, le commandant supérieur interarmées. L’un et l’autre précisent au nouveau responsable du maintien de l’ordre les tâches qu’il devra assumer :

-Contrôler la circulation et les biens ;
- Réglementer l’achat, la vente, la distribution, le transport ou la détention de produits, matières premières, animaux ;
- Instituer des zones où le séjour est réglementé ou interdit ;
- Assigner à résidence, surveillée ou non, toute personne dont l’activité se révèle dangereuse pour la sécurité ou l’ordre public ;
- Réglementer les réunions publiques, salles de spectacles, débits de boisson... ;
- Prescrire la déclaration, ordonner la remise et procéder à la recherche et à l’enlèvement des armes, munitions et explosifs ;
- Ordonner et autoriser des perquisitions à domicile de jour et de nuit ;
- Fixer les prestations à imposer à titre de réparation des dommages causés aux biens publics ou privés, à ceux qui auront apporté une aide quelconque à la rébellion ;
- Chasser et anéantir les groupements militaires rebelles ;
- Détruire la structure politique de l’adversaire ;
- Mener une action bénéfique sur les populations par des contacts humains et des ralliements à la sagesse.

Un état-major brillant et efficace autour de Massu

Aussitôt entré en fonction, Massu se lance dans la bataille d’Alger.
En premier lieu, le général constitue son état-major.
Massu prend avec lui le colonel Bigeard. Né en 1916, Bigeard a combattu en Indochine et en Algérie. C’est, tout comme Massu, un homme d’action. Plusieurs fois blessé grièvement, il reprend toujours son poste de combat malgré les avis des médecins. Massu lui confie le secteur de la Casbah, quartier arabe d’Alger. C’est là l’un des points névralgiques de la capitale algérienne, avec son lacis inextricable de rues, de ruelles et d’impasses.

Le F.L.N. a implanté là ses réseaux terroristes, ses hommes, ses caches d’armes et de bombes.

Massu fait également appel au colonel Godard. Lourd, robuste, tout en muscles, ce Saint-Cyrien cache une grande sensibilité derrière un visage froid. C’est à peine si, de temps en temps, de fugitifs sourires éclairent sa physionomie.
Godard est un spécialiste hors pair de la guerre secrète et du renseignement. Son esprit de ténacité, sa grande capacité de travail, son sens de l’organisation aideront ce brillant officier dans la lutte — souterraine et mortelle — contre l’ O.P.A., !a fameuse organisation politico-administrative du F.L.N.

Également Saint-Cyrien, de la même promotion que Godard, le lieutenant-colonel Brothier n’est pas encore totalement remis des blessures. reçues en Indochine quand Massu l’appelle à ses côtés.
Son courage physique, cependant, lui a permis de reprendre du service dans les parachutistes. Brothier est aidé dans sa tâche par un officier exemplaire, Jeanpierre. Né en 1912, Jeanpierre
combat dans les rangs de la résistance avant d’être déporté en 1944 à Mauthausen. En 1949, il part en Indochine. Là, s’illustre au Tonkin. Son 1°r Bataillon étranger de parachutistes est ensuite envoyé en Algérie dès 1955. Jeanpierre se couvre de gloire dans les Nemenchas et l’Atlas blidéen. Malgré sa sévérité et sa rudesse, ses soldats vouent une affection sans borne à ce grand garçon blond aux yeux clairs.

Pour compléter son état-major, Massu fait appel au lieutenant-colonel Roger Trinquier. Né en 1908, Trinquier a longtemps vécu en Indochine. De son séjour en Extrême-Orient, il a gagné, nous dit un de ses anciens camarades qui lui vouent une admiration sans borne, «  un tour d’esprit compliqué, des réactions difficiles à comprendre et une ruse un peu complexe ». Aux yeux de Massu, ce sont là des qualités précieuses qui permettront aux responsables du maintien de l’ordre de mieux comprendre les réactions du F.L.N., réactions aussi subtiles et aussi déroutantes que celles des maquisards de Ho Chi Minh.


Limiter l’usage de la torture au strict minimum

A côté de cet état-major militaire, Massu constitue un état-major de renseignement et de contre-espionnage. Celui-ci est placé sous la haute responsabilité de 0..., (1) autre spécialiste chevronné des coups tordus et de la guerre secrète.
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(1) Les lois de l’amnistie ne nous permettent pas de donner le nom de cet officier, accusé de tortures pendant la guerre. Cependant, il est utile de préciser que, lors de son procès, l’accusation n’a pas réussi à établir d’une façon formelle sa participation personnelle aux tortures que le F.L.N., de son côté, pratiquait sur une très grande échelle, aussi bien contre ses ennemis que contre ses militants accusés de trahison. Les preuves, à cet égard, abondent.
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Froid, courageux, très timide, très bohème, O... est le contraire d’un officier classique. En Indochine, on lui confie des missions secrètes. En 1954, de retour en France, il est affecté au S.D.E.C.E., où il mène, là encore, quelques actions secrètes.

C’est à lui et à ses hommes que revient la partie la plus ingrate du travail : Arracher « coute que coute » des informations aux suspects.

Bien évidemment, cette tâche entraîne l’emploi de la torture.

Cependant, O... essaiera toujours de la limiter au strict minimum sur les agents subalternes du F.L.N. Pourquoi, en effet, torturer des hommes qui ne peuvent donner que des renseignements de second ordre ?

Le commandant O... s’entoure de onze sous-officiers de choc. Ces hommes exécuteront les « basses oeuvres » rendues nécessaires par l’extension du terrorisme F.L.N. en Algérie.

O... et ses hommes travaillent en étroite collaboration avec Trinquier et les officiers de renseignements (O.R) de l’état-major militaire : Chabanne, O.R. de Bigeard, Faulque, O.R. de Jeanpierre. La petite équipe de O... s’installe, elle, à la villa des Tourelles dans une petite rue au-dessous d’Hydra.

Une action dynamique adaptée au terrain et à l’ennemi

Après avoir constitué son état- major, Massu fixe à ses hommes les objectifs à atteindre :
- investir !a Casbah où le F.L.N. règne en maître
- et briser la grève que l’organisation rebelle prépare activement pour le 28 janvier 1957.

En brisant ou même en limitant cette grève, le nouveau patron du maintien de l’ordre fera la preuve que lui et ses hommes sont capables de mettre en échec le F.L.N. sur son propre terrain, c’est-à-dire dans la Casbah et dans le reste de la ville d’Alger.

Massu expose sa méthode pour atteindre ces buts dans une note d’orientation adressée aux officiers de son état-major :++++

-1) La formule actuelle des troupes régulières implantées dans les agglomérations et attendant le « coup dur » pour riposter, laisse aux hors-la-loi le choix du moment et du lieu de leur action, leur permet d’agir aux moindres frais contre des objectifs fixés qu’ils ont toute latitude de reconnaître, impose des réactions brutales et aveugles qui creusent un fossé chaque jour plus grand entre Français de souche et Français musulmans, est néfaste pour !e moral des cadres et de la troupe à qui elle donne un sentiment d’impuissance et d’inefficacité, laisse les populations musulmanes sans défense contre la propagande rebelle, maintient !es éléments européens dans un climat de « terreur panique ».

- 2) La formule « section nomade » doit permettre de renverser la situation en notre faveur par une action dynamique, adaptée au terrain et à l’ennemi dont elle calquera les méthodes. Elle doit viser à nous alimenter en renseignements (condition primordiale), à nous permettre de les exploiter, à placer l’atout « surprise » dans notre main, à maintenir le tonus des unités, en intéressant les cadres et la troupe par un travail payant, leur laissant une large initiative et qui améliorera en outre leur niveau d’instruction et d’entraînement, à reprendre « discrètement » les contacts humains avec la population musulmane et à nous donner son « pouls », à rétablir la confiance et le calme dans la population européenne. »

Le renseignement, nerf moteur de la guerre secrète

Dans cette note, Massu réserve une large place au problème du renseignement, qui est le nerf moteur de toute guerre secrète et sans lequel les responsables du maintien de l’ordre ne pourront mener à bien leur tâche.

« Le renseignement, écrit encore Massu, doit être recherché par des agents autochtones, travaillant clandestinement et non par des supplétifs en uniforme qui sont immédiatement brûlés.

Ces agents, groupés en cellules, sont choisis dans les milieux les plus divers. Ils sont payés selon le principe de la « prime de rendement », prime calculée assez largement pour couvrir leurs risques et les inciter à en prendre.

Ils sont en liaison avec les éléments chargés de l’action, uniquement par l’intermédiaire du commandant de compagnie. Ce dernier peut, en fonction des directives des échelons supérieurs, diffuser par le canal des cellules de renseignements une propagande « de bouche à oreille » et faire échec aux rumeurs tendancieuses qui sèment le trouble dans les esprits.

La création de telles cellules présentera certainement des difficultés dans les circonstances actuelles et exigera des délais et des moyens.

Mais il est impensable que nous restions impuissants et inactifs devant « le mur du silence ».

Un travail patient et peut-être long, doit pouvoir créer des fissures dans ce mur ; sans préjuger des résultats possibles, l’essai en vaut la peine...

L’action des cellules peut être dans certains cas prolongée par des commandos spécialisés qui précisent les renseignements fournis par les cellules et les rendent plus exploitables par les commandos « action » ; ils agissent surtout par l’observation et font de la reconnaissance légère.

Ben M’ hdi, chef du terrorisme à Alger

Pendant que Massu et son état- major définissent leur tactique, le F.L.N., de son côté, prépare activement la grève du 28 janvier 1957, sous la direction de Ben M’hidi.

Ben M’hidi, vient succéder à Ben Bella après l’arrestation de ce dernier. Né en 1924 : il commence sa carrière dans l’administration. Vite lassé par cette vie monotone, il se lance alors dans la politique et entre au parti populaire algérien dont il devient l’un des cadres les plus jeunes et les plus actifs.

Au sein de son parti, il participe très activement aux troubles sanglants d’Oranie. Voyant cela, le C.C.E. (comité de coordination et d’exécution du F.L.N). l’envoie à Alger pour implanter des réseaux terroristes.

Responsable des actions armées à Alger au sein du C.C.E. Ben M’hidi, qui est le véritable instigateur de cette grève générale de tous les travailleurs d’Alger, espère ainsi paralyser pendant une semaine toute l’Algérie. L’administration et l’économie sont assez centralisées pour qu’une grève d’une semaine à Alger perturbe gravement le pays. Par cet arrêt de travail, le chef algérien veut montrer au gouvernement français que le F.L.N. tient bien en main la population musulmane. Le F.L.N. apparaît ainsi comme l’interlocuteur valable pour la France et l’unique porte-parole du peuple algérien.

Ce n’est pas par hasard que Ben M’hidi a choisi la date du 28 janvier. Ce jour-là, en effet, s’ouvrira la conférence de l’O.N.U sur l’Algérie. Par cette action, le F.L.N. espère attirer l’attention de l’opinion internationale sur le pays.

Pour mobiliser de manière encore plus frappante la population musulmane, Ben M’hidi ordonne l’intensification des attentats à la bombe. C’est Yacef Saadi qui est chargé de cette tâche. Par là aussi, Ben M’hidi tient à montrer que le F.L.N. est le maître d’Alger et qu’il peut faire régner la terreur à volonté.

Les paras passent à l’action

Devant la perspective de la grève générale préparée par le F.L.N., les paras ne perdent pas de temps.
O... et ses hommes se rendent le 13 janvier dans les locaux des Renseignements Généraux (R.G.). Là ils se saisissent du fichier concernant les suspects, affiliés au P.C.A., au M.T.L.D. (mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) et naturellement les militants

Toute la journée du 14 janvier, les paras font une sélection des hommes susceptibles d’être en rapport avec les rebelles. Deux cent cinquante noms sont retenus.

Dans la nuit du 14 au 15 janvier, les paras entrent en action. Sans tenir compte des heures légales d’arrestation, les militaires font irruption dans les demeures endormies.
Réveillés en sursaut, terrorisés par la vue des armes, les suspects suivent sans résistance les soldats, au milieu des cris des femmes et des hurlements des enfants.

Sans perdre un instant, les officiers de renseignement et l’équipe de O... interrogent les détenus. Par-ci, par-là, ils obtiennent un nom, une adresse. Des soldats se rendent chez la personne désignée, l’arrêtent et l’interrogent.

Ainsi, de fil en aiguille, les paras parviennent à reconstituer l’organisation interne du F.L.N. à Alger.

Il ne reste plus qu’à mettre des noms dans les cases vides de l’organigramme et à découvrir les caches d’armes et de bombes.++++

<bigMassu brise la grève générale

Maintenant que la machine est en route, il faut faire vite. La date du 28 janvier approche.

Massu décide de frapper un grand coup.

Le 28 janvier, à l’aube, la Casbah est silencieuse. Les maisons closes, les magasins fermés, les rues vides témoignent de l’adhésion de la population — de gré ou de force — au mot d’ordre du F.L.N. Soudain, un bruit épouvantable se fait entendre : les paras envahissent la Casbah. Munis de leurs précieuses listes de suspects, les soldats pénètrent dans les immeubles et font sortir de force les grévistes.
Regroupés par les soins des officiers, les Musulmans sont conduits, par la troupe, sur les lieux de travail . Toute la population européenne verra passer de longs cortèges d’arabes entourés de soldats.
Ces scènes se reproduiront pendant une semaine .

La grève a échoué, . Massu a gagné .

De plus, les nombreuses arrestations effectuées par les Paras laissent de grands vides dans les rangs du FLN. . Mais les principales têtes, Ben M’Hidi, Yacef Saadi et le tueur Ali la Pointe restent introuvables.


Ils ont semé la mort sur leur passage

Nullement découragé par les coups portés à son organisation par les parachutistes, Ben M’Hidi poursuit son action. Efficacement secondé par Yacef Saadi et Ali la pointe, le chef du terrorisme algérien décide de déclencher une nouvelle série d’attentats à la bombe.

Le dimanche 10 février 1957, des centaines de spectateurs se pressent aux stades d’El Biar et de Belcourt pour assister aux matches de football.

A 16 h 35, des bombes explosent un peu partout dans les gradins à El Biar.
A 16 h 40, la même scène se produit à Belcourt.
Les ambulanciers relèvent dix cadavres et trente-six blessés. Parmi ces derniers, beaucoup seront amputés.
C.R.S. et paras encerclent les stades dans l’espoir d’arrêter les coupables.

Mais qui soupçonnerait cette jeune fille de seize ans en jupe à carreaux et veste beige ? Qui soupçonnerait ce jeune garçon en veste de tweed qui contemple le désastre ? Et pourtant ce sont eux qui ont semé la mort sur leur passage.

Cette action fait comprendre à Massu et à son état-major que le F.L.N. ne renonce pas à la lutte.
L’objectif prioritaire des paras sera désormais la découverte des fabricants de bombes et de leurs ateliers.

Bigeard remonte la filière des bombes

Révoltés par cette cruauté gratuite, bouleversés par la mort d’innocents et d’enfants -le fils du brigadier Casanova âgé de neuf ans a trouvé la mort à El Biar- les paras multiplient les arrestations et les interrogatoires.

Bigeard est le plus acharné dans la chasse aux poseurs de bombes. Le 14 février, il apprend l’existence de plusieurs caches. Dans la nuit du 14 au 15, ses « léopards » se rendent dans la Casbah sur les indications d’un serrurier. En une seule fois, les militaires saisissent vingt-cinq bombes en trois endroits différents et arrêtent Bouchouchi Mandi, agent de liaison de Yacef Saadi.

Dans la nuit du 15 au 16 février, les paras font une descente au 6 rue de la Grenade dans la Casbah chez Bouhired Omar. Ainsi de fil en aiguille, Bigeard parvient à remonter le filière des « bombes ».

Pendant ce temps, la panique s’empare des cinq principaux chefs de la rébellion installés à Alger.
La ville n’est plus sûre : il faut quitter le pays et diriger la révolution de l’extérieur.
Au cours d’une réunion le 24 février, Krim et Ben Khedda décident de rejoindre Tunis en passant par la Kabylie et le Constantinois.
Saad Dahlab, Abane et Ben M’hidi rallieront la base marocaine de Nador en passant par l’Oranie.

En quittant ses amis, Ben M’Hidi se rend dans la Casbah chez Yacef Saadi. Les deux hommes se font leurs adieux. Dans la matinée du 25 février, Ben M’Hidi regagne son refuge habituel de la rue Claude Debussy. C’est là qu’il doit attendre les quatre autres dirigeants du F.L.N. pour une réunion fixée à 14 h.

Pendant ce temps, Bigeard interroge deux suspects arrêtés et, en particulier, Hachemi, responsable de la propagande du F.L.N. dans la Casbah.

Harcelé de questions, menacé d’être fusillé, Hachemi finit par donner une adresse, celle de la rue Claude Debussy, où se trouve, dit-il, une «  très importante personnalité du F.L.N. ». Bigeard envoie immédiatement ses hommes prendre position. Les paras enfoncent la porte et, à leur grande stupéfaction, tombent sur Ben M’hidi.

Teitgen s’élève contre l’emploi de la torture

L’arrestation de Ben M’hidi, puis sa mort, (2) démantèlent l’organisation algéroise du F.L.N. désormais privée de sa tête. Elle marque également la fin des attentats à la bombe. C’est l’heure du bilan, tant pour la France que pour le F.L.N.

En France, chacun se réjouit des succès remportés par les léopards. Cependant, des grincements de dents se font entendre l’emploi de la torture est-il nécessaire ? Dans une lettre adressée à Robert Lacoste, Paul Teitgen, secrétaire général de la police à Alger, s’interroge sur le climat de violence qui règne dans la ville.

« ...J’ai acquis l’intime certitude que, depuis trois mois, nous sommes engagés - non pas dans l’illégalité, ce qui, dans le combat mené actuellement est sans importance- mais dans l’anonymat et l’irresponsabilité qui ne peuvent conduire qu’aux crimes de guerre.

« Je ne me permettrais jamais une telle affirmation, si, au cours de récentes visites effectuées aux centres d’hébergement de Paul Cazelles et de Beni-Messous, je n’avais reconnu sur certains assignés les traces profondes des sévices ou des tortures qu’il y a quatorze ans je subissais personnellement dans les caves de la Gestapo de Nancy.
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(2) Les récits concernant la mort de Ben M’hidi sont contradictoires. Selon Bigeard, le chef algérien aurait été fusillé et l’armée française lui aurait rendu les honneurs. Selon Massu, Ber. M’hidi se serait pendu dans sa cellule (voir l’article d’André Taillefer, Bigeard dans la tourmente)
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Or, ces deux centres d’hébergement installés à la demande et par l’autorité militaire d’Alger, sont essentiellement « pourvus » par elle. Les assignés qui y sont conduits ont "d’abord été interrogés dans les quartiers militaires après une arrestation dont l’autorité civile, qui est celle de l’État, n’est jamais informée.

C’est ensuite, et souvent après quelques semaines de détention et d’interrogatoire sans contrôle, que les individus sont dirigés par l’autorité militaire au centre de Beni-Messous et de là, sans assignation préalable et par convoi de cent cinquante à deux cents, au centre de Paul Cazelles.
Si je n’ignorais pas qu’au cours de certains interrogatoires des individus étaient morts sous la torture, j’ignorais cependant qu’à la villa Susini, par exemple, ces interrogatoires scandaleux étaient menés, au nom de mon pays et de son armée, par le soldat de 1°classe F..., sujet allemand engagé dans le 1° R.E.P. et que celui- ci osait avouer aux détenus qu’il se vengeait ainsi de la victoire de la France en 1945.

Rien de tout cela, bien sûr, ne condamne l’armée française non plus que la lutte impitoyable qui doit être menée par elle dans ce pays et qui devrait l’être à Alger plus spécialement contre la rébellion, l’assassinat, le terrorisme et leurs complices de tous ordres .++++

Des méthodes certes condamnables mais nécessaires pour lutter contre la torture

La lettre de Teitgen est significative de l’état d’esprit de nombreux Français à cette époque. C’est pourquoi Jacques Massu, dans son livre La vraie bataille d’Alger, répond à ces questions avec sa franchise habituelle :

« En Algérie, écrit-il, il s’agissait d’obtenir le renseignement opérationnel urgent, dont dépendait la vie d’êtres innocents, délibérément sacrifiés par le F.L.N. à son objectif. Une telle cruauté n’inspirait pas le désir de ménager ceux dont les aveux pouvaient interrompre un aussi fatal enchaînement.

« Alors, pratiquement, si pour « faire cracher le morceau », il fallait que « ça cogne un peu », les questionneurs étaient conduits à faire subir aux prévenus des douleurs physiques dont la violence était graduée pour aboutir à l’aveu. Certes, y avait des risques et des accidents se son produits. Mais ce n’était tout de même qu’une pression physique, même violente, utilisée pour le renseignement immédiat et ne dégradant pas l’individu.

« C’est là où intervenaient évidemment, dans une mesure importante, les qualités morales du questionneur et son sang-froid.

« Le procédé le plus couramment employé, en sus des gifles, était l’électricité, par usage des génératrices des postes radio (la gégène : première syllabe du mot génératrice) et l’application d’électrodes sur différents points du corps.

Un métier dangereux...

« Je l’ai expérimenté sur moi-même dans mon bureau d’Hydra, et la plupart de mes officiers en ont fait autant.

«  La création d’un corps spécial, le C.C.I. (centre de coordination interarmées), entretenant des détachements opérationnels de protection, les D.O.P., spécialisés dans les interrogatoires des suspects qui ne voulaient rien dire, a répondu au souci du commandement de ne confier cette tâche qu’à des cadres éprouvés.

« Mais au début de la Bataille d’Alger, chacune des équipes d’interrogatoire des régiments de la 10e D.P. était, dans certains cas, obligée de recourir à la violence. Les pilotes de cette entreprise étaient les capitaines, tous parfaitement connus de leurs chefs de corps et qui avaient eux- mêmes la connaissance de leurs cadres subordonnés.
« ... C’était un métier dangereux moralement et qui ne pouvait être exercé longtemps. Aussi ai-je rapidement compris qu’il ne fallait pas prolonger le séjour des régiments à Alger, mais organiser un tour, alternant avec le « tour de djebel ».

Massacre dans un bain maure

Du côté du F.L.N., la situation est dramatique. Les quatre membres rescapés du C.C.E. ont gagné Tunis. Yacef Saadi reste seul à Alger, sans directives et sans hommes. Bigeard a frappé haut et juste.

Traqué par la police, Yacef Saadi se terre dans la Casbah.
Par un hasard tenant du miracle, il réussit à reprendre le contact avec Ali la Pointe.
À eux deux, les rebelles réorganisent tout le secteur algérois. Mais, se sentant encore trop faibles, ils ne tentent aucune action.

Un massacre sanglant donnera le coup d’envoi de la seconde phase de la bataille d’Alger.

Dans les premiers jours de mai 1957, des terroristes abattent deux parachutistes chemin Polignac dans le quartier du Ruisseau.
Au bruit des détonations des paras d’un camp voisin arrivent sur les lieux. Un civil leur indique un bain maure réputé pour servir de refuge aux rebelles en fuite.

Sans perdre un instant, les militaires s’y précipitent. Il est 20 heures. Comme tous les jours, à la nuit tombante, des mendiants sont venus dormir là.
Peu importe aux paras. Exaspérés par la mort de leurs deux camarades, les soldats tirent dans le tas. Femmes et enfants ne sont pas épargnés.
Quand les paras s’en vont, quatre- vingts cadavres gisent sur le sol.

Alger de nouveau pongé dans le cercle infernal de la violence

Apprenant ce massacre, Yacef Saadi réagit. Une série d’attentats à la bombe est prévue pour le 3 juin.

Ce jour-là, à 15 heures, personne ne prête attention aux quatre employés du gaz qui s’affairent autour d’un lampadaire rue Alfred Lelluch près de la Grand-Poste.
Les quatre hommes renouvellent leur manège rue Hoche à la station du Moulin et un peu plus loin, au carrefour de l’Agha.
Dans chaque lampadaire, ils déposent des bombes.

A 18 h 30, employés musulmans et européens sortent de leurs bureaux. Des enfants quittent l’école.
C’est alors que les bombes explosent.
Les lampadaires s’écroulent, les socles en fonte se disloquent, partent dans toutes les directions et se transforment en engins meurtriers.

Sept personnes sont tuées dont trois enfants de six, dix et quatorze ans et quatre-vingt-douze personnes sont grièvement blessées.

L’attentat soulève la colère des Musulmans et des Européens. Est-ce là la riposte au massacre du Ruisseau ? se demandent les Musulmans. Pourquoi tuer nos enfants dans un règlement de compte entre F.L.N. et militaires ? se demandent les Français.

Devant les réactions hostiles de la population, Yacef Saadi comprend qu’il a fait fausse route. C’est pourquoi le samedi 8 juin, il décide de frapper au Casino de la Corniche. Là il n’y a ni enfants ni Musulmans, mais des militaires et des policiers européens.

Un plongeur de l’établissement dépose la bombe sous l’estrade occupée par l’orchestre de Lucky Starway, l’enfant chéri de la population algéroise.
À 18 h 55, l’engin explose.
Lucky Starway est tué sur le coup. Sa chanteuse et son danseur ont les pieds arrachés.
La bombe ayant explosé au ras du sol, la plupart des gens sont atteints aux membres inférieurs. Des dizaines de personnes gisent sur le sol, mutilées ou gravement atteintes.

C’est une véritable tuerie : huit morts, quatre-vingt-un blessés dont dix amputés. Le mardi suivant, les obsèques des victimes tournent l’émeute.

Alger est à nouveau entrée dans le cercle vicieux attentat-répression-attentat.

Bigeard à ses hommes :« Nous méprisons le terrorisme »

Devant la violence du climat qui s’instaure de nouveau à Alger, on fait une nouvelle fois appel aux parachutistes.
Depuis mars, ces derniers se battent dans le djebel.
Bigeard n’est pas très heureux de reprendre le chemin d’Alger, de tremper à nouveau dans le « sang et la m... », selon son expression.

Chef consciencieux, le colonel explique la situation à ses hommes dans une note franche, peu appréciée dans les hautes sphères politiques.
« À une période où il est plus facile de renoncer que de vouloir, nous avons deux éventualités possible pour tirer notre période d’Alger :
- la première peut consister à se contenter du travail en surface (...) ;
- la seconde : à nouveau, et comme toujours, jouer le jeu à fond, sans tricher, en ayant un seul but ; détruire, casser les cellules du F.L.N., mettre au jour la résistance rebelle d’une façon intelligente, en frappant juste et fort.
«  Nous adopterons immédiatement la seconde. (...). Les directives concernant cette guerre, les ordres écrits n’existent pas -et pour cause - !
« Je ne peux vous donner des ordres se référant à telle ou telle note de base... Peu importe !
« Vous agirez comme en janvier ; avec coeur et conscience. Proprement. Vous interrogerez durement les vrais coupables, avec les moyens bien connus qui nous répugnent.
« Dans l’action de ce régiment, je serai le seul responsable. Certes ce travail n’est pas le nôtre, nous avons tout fait pour ne pas revenir à Alger : nous préférons tous le combat régulier contre une bande bien armée.
« Si nous estimons le rebelle du djebel, surtout lorsqu’il se bat bien, nous méprisons tous le terrorisme. »++++

Arrestation de Yacef Saadi

Cette fois-ci, pour les paras, le combat s’engage contre Yacef Saadi.

Le 25 juillet 1957, trois terroristes sont exécutés à Alger. Quelques jours plus tard, Yacef Saadi riposte en faisant éclater huit bombes un peu partout dans la ville. Les renseignements recueillis ça et là par les services de renseignement de Iviassu laissent apparaître que Yacef Saadi est décidé à accentuer sa campagne de terreur.
Alors, les paras le traquent de plus en plus et avec des méthodes nouvelles.
Les paras, en effet, ont changé radicalement de méthode. Après avoir capturé certains membres du F.L.N., les officiers de renseignement les « retournent » et les font passer au service de l’armée française.
Le 6 août, les paras font une grosse prise, celle de Ghandriche dit Zerrouk, le chef de la zone Est-Alger et ami d’enfance de Yacef Saadi. Chabanne, l’O.R. de Bigeard, l’amène à travailler pour l’armée française en le persuadant que le F.L.N. a perdu d’ores et déjà la partie.

Avant tout, Yacef doit ignorer la capture de son ami. De cette manière, le chef du terrorisme continuera à garder le contact avec Zerrouk.
La ruse réussit si bien que, quelques jours plus tard, Yacef nomme Zerrouk chef militaire d’Alger. Les deux hommes communiquent par lettre par l’intermédiaire de Latifa, l’épouse de Zerrouk. Les paras font surveiller les alentours de la maison de la jeune femme et s’aperçoivent rapidement que deux enfants lui rendent fréquemment visite. Intrigués, ils suivent les deux gamins qui les conduisent au 3 rue Caton, le refuge de Yacef Saadi.

Sans perdre un instant, le 23 septembre, vers 5 heures du matin, les paras envahissent la rue Caton. Après de longs pourparlers, Yacef Saadi et son amie Zohra Drif se rendent.

Les derniers morts de la bataille d’Alger

Après l’arrestation de Yacef, il ne reste qu’à abattre Ali la Pointe. D’après les renseignements des paras, Ali est caché au 5 rue des Abderamen.

Le 8 octobre 1957, à 19 h 55, les paras font irruption rue des Abderamen. Au bruit, Ali se précipite dans la cache. Là, toutes les bombes qui ont échappé aux rafles des militaires sont réunies. Ali veut tenir un siège.

Pour forcer le tueur à se montrer, les paras installent une petite charge de dynamite pour faire écrouler le mur.
Ils ignorent qu’il a dans la cache un arsenal. Quand le plastic explose, les bombes d’Ali se déclenchent les unes après les autres . L’immeuble s’effondre. Outre Ali, 19 personnes trouveront la mort , dont quatre fillettes . Les léopards ont terminé leur mission . A Alger, le F.L.N. n’existe plus. Mais à quel prix !!

Philippe AZIZ

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